LES PHILOSOPHES TAOISTES

YANG TSEU (suite)

 

5. LIE TSEU : livre VII, (chapitre I à XIX : Yang Tchou).

Livre septième

YANG TCHOU

CHAPITRE 1er : Sur la renommée.

... Yang Tchou, pendant son voyage à Lou, passa une nuit dans la famille Meng. Ce Meng, conversant avec lui, déclara : « L'homme n'est pas plus qu'un homme ; à quoi sert la renomée ? » Yang Tchou répondait : « Ceux qui se servent de la renommée le font pour devenir riches. Mais devenus riches, pourquoi ne cessent ils pas alors [de tendre vers la renommée] ? » Yang Tchou dit : « Pour l'honneur. Mais l'honneur atteint, pourquoi ne cessent ils pas de tendre vers la renommée ? A cause de la mort. Une fois mort, pourquoi continuer ? demanda Meng. A cause des enfants et des petits enfants, dit le philosophe. Quels avantages apporte la renommée aux enfants et aux petits enfants ? » Yang Tchou dit : « Celui qui obtient la renommée a pour lui même beaucoup de peines et de soucis. C'est la parenté qui en profite, les gens de son village, à plus forte raison ses enfants et ses petits enfants. " L'autre remarqua : " Celui qui pense à la renommée est sans autre intérêt. Ce désintéressement mène à la pauvreté. [De plus] celui qui tend à la renommée doit être humble et l'humilité mène à un état sans dignité. »
... Yang Tchou dit : « Kouan Tchong était ministre à Ts'i. Son prince vivait-il en débauché ? Lui aussi était débauché. Son prince était-il prodigue ? Lui aussi était prodigue. Le ministre imitait son souverain dans ses actes et ses paroles. Cette manière d'agir amena une prédominance de la principauté dans l'empire. Mais après sa mort, il n'était guère plus que Kouan. T'ien Che fut également ministre à Ts'i. Quand le prince se montrait superbe à l'excès, le ministre manifesté son humilité. Quand le prince se montrait avide, ce Tien lui donnait une leçon de générosité. Tout le peuple se tournait vers le ministre. Aussi monta-t-il sur le trône de Ts'i et ses enfants et ses petits enfants sont jusqu'à aujourd'hui les maîtres de la principauté. - Faut-il conclure, demanda Meng, que la renommée authentique mène à la pauvreté et la renommée fausse à la richesse ? » Yang Tchou répliqua : « Ce qui est vrai n'obtient pas la renommée ; ce qui a de la renommée n'est pas vrai. Tous les hommes célèbres sont des hypocrites et rien de plus. Autrefois, en hypocrites qu'ils étaient, Yao et Chouen cédèrent l'empire à Hiu Yu et à Chan Kiuan : c'est pourquoi ils n'ont pas perdu l'empire et ils jouirent d'une vie plus que centenaire. Po-yi et Chou-ts'i ont réellement renoncé au fief de Kou-tchou et c'est réellement qu'ils perdirent leurs royaumes et pour toujours, au point de mourir de faim au pied de la montagne de Cheou-yang. Par ces exemples, on peut voir à quels résultats différents mènent vérité et hypocrisie. »

CHAPITRE 2 : Profiter de l'instant présent.

... Yang Tchou dit : « La longévité a pour limite cent ans. Pas un entre mille qui y atteigne. Admettons pourtant qu'un homme y soit parvenu. Le temps de l'enfance qu'il faut protéger, le temps de la vieillesse confuse et impotente qu'il faut aider occupe la moitié des cent ans de vie. La nuit passé en sommeil, le temps de veille qui s'écoule inutilement, prennent une nouvelle moitié. La souffrance et les maladies, les deuils et les chagrins, les pertes et les échecs, la tristesse et les soucis enlèvent une partie de ce qui reste. Et le laps de temps d'une dizaine d'années qui reste, et au cours duquel on devrait pouvoir jouir de la vie librement, si on compte le temps pur de tout souci, il se réduit finalement à un espace d'une heure.
... « Que reste-t-il de la vie d'un homme ? Hélas ! où est ma joie ? Il reste le plaisir, la beauté des sons et des couleurs. Mais aucun plaisir ne dure longtemps, et l'on se lasse à la longue des sons et des couleurs. A cela s'ajoutent les restrictions et les devoirs qu'on vous impose au moyen des récompenses et des châtiments, les contraintes de toutes sortes qu'on vous inflige en recourant aux honneurs et aux lois.
... « On lutte sans répit pour une renommée creuse, pour que demeure après la mort une vaine gloire. En vain, on met en veilleuse les sens de l'ouie et de la vue, par des considérations sur le bien-fondé ou non des instincts du corps. Ainsi, on gâche inutilement la suprême jouissance du présent, pas une heure où l'on soit maître de l'instant. Où est la différence entre cette vie et celle d'un forçat qui est dans les chaines ? Les hommes de la haute Antiquité ont reconnu que la vie est de courte durée ; ils ont admis qu'elle est fugitive et qu'elle se hâte vers la mort. C'est pourquoi ils conservaient un coeur dispos et libre au sein de leurs occupations et ils ne résistaient pas aux penchants naturels. Ce qui flattait le corps dans l'instant, ils ne le laissaient pas échapper. La renommée ne les attirait pas, car ils suivaient leur nature en se laissant guider par elle, et ils laissaient valoir les penchants de tous les êtres. Ils n'avaient aucun souci de la gloire d'outre tombe ; aussi l'idée du chatiment n'avait pas de prise sur eux. Quant aux louanges et à la gloire passée ou future, ils n'en avaient cure. »

CHAPITRE 3 : L'égalité dans la mort.

... Yang Tchou dit : « Différents sont les êtres durant leur vie ; dans la mort, ils sont tous les mêmes. Dans la vie, on rencontre des sages et des fous, des nobles et des gens du commun ; de là naissent des différences. Avec la mort vient la décomposition, la putréfaction, la dissolution, l'anéantissement et l'égalité. La sagesse ou la folie, la noblesse ou la bassesse ne dépendent pas de la volonté de l'homme ; il en est de même de la désintégration, de la putréfaction, de la dissolution et de l'anéantissement. C'est pourquoi les vivants ne vivent pas par eux mêmes, et les morts ne sont pas morts par eux mêmes ; les sages ne sont pas sages par eux mêmes, et les fous ne sont pas fous par eux mêmes ; les nobles ne sont pas nobles par eux mêmes, et les petites gens ne sont pas de petites gens par elles mêmes. Disons plutôt que l'ensemble des êtres vivent simultanément et meurent de même ; en même temps, ils sont sages ou fous ; tout à la fois noble et communs. Un homme meurt à dix ans et un autre à cent ans. Les saints meurent et les fous également. Dans la vie, ce qui était Yao ou Chouen [empereurs modèles], dans la mort ce n'est plus qu'os pourris. Dans la vie, ce qui était Kie ou Tcheou [tyrans], dans la mort ce n'est qu'os pourris. N'étant que des os pourris, qui discerne la différence dans cet état ?
... « Aussi profitons de l'instant présent, vivons ! Peu nous chaut ce qu'il y a après la mort. »

CHAPITRE 4 : Trop de vertu nuit.

... Yang Tchou dit : « Po-yi n'était pas exempt de désirs, mais son effort vers la pureté l'a poussé à se donner la mort par la faim. Tchan K'in n'était pas exempt de passions, mais sa trop grande chasteté l'a égaré, si bien qu'il est le dernier de sa lignée. [Concluons] que la pureté et la chasteté peuvent nous faire négliger ce qui est bien. »

CHAPITRE 5 : Le milieu juste.

... Yang Tchou dit : « Yuan Hien vivait dans la pauvreté à Lou ; cependant Tseu-Kong vivait dans la prospérité à Wei. La pauvreté portait dommage à la santé de Yuen Hien ; quant à Tseu-Kong, sa richesse énervait son corps. Il s'ensuit que, si la pauvreté n'est pas désirable, la richesse, elle non plus, n'est pas intéressante... Que faut-il donc désirer ? Il faut souhaiter une vie joyeuse et garantir tous les loisirs à son corps. C'est pourquoi la vie bonne et joyeuse se tiendra à l'écart de la pauvreté. Il est souhaitable aussi, pour tenir le corps éloigné des excès, de n'être pas trop riche. »

CHAPITRE 6 : Pitié pour les vivants.

... Yang Tchou dit : « Selon une antique maxime, il conviendrait que nous ayons pitié des vivants, et que nous ne nous occupions pas des morts. Cette maxime est excellente. Le principe de la pitié mutuelle n'est pas une simple affaire de sentiment. Elle nous incite à secourir ceux qui sont fatigués, qui ont faim ou qui ont froid, à aider ceux qui n'ont plus de ressources. Ce principe : ne pas s'occuper des morts, ne signifie nullement qu'il faille renoncer à se pleurer les uns les autres en cas de décès. Cela veut dire qu'il ne faut pas mettre dans la bouche des morts des perles et des pierres précieuses, ni les ensevelir dans des habits de soie brodés, ni leur offrir des victimes expiatoires, ni, enfin, disposer dans leurs tombeaux des objets funéraires. »

CHAPITRE 7 : La voie de la vie et de la mort.

... Yen P'ing-tchong interrogea Kouan Yi-wou sur la façon dont il convient de « nourrir son principe vital ». Kouan Yi-wou dit : « Se laisser aller, et c'est tout, sans entraves, sans empêchements. » Yen P'ing-chong dit « Comment le réaliser en pratique ? » Yi-wou dit « Que tes oreilles écoutent ce qu'elles désirent. Que tes yeux voient ce qu'ils désirent. Que ton nez hume ce qu'il désire sentir. Que ta bouche exprime ce qu'elle aime dire. Que ton corps jouisse de ses aises. Que ta volonté réalise ce à quoi elle aspire. L'oreille désire entendre de la musique ; si elle ne le peut, j'appelle cela entraves à l'ouïe. L’oeil aime à contempler le beau ; s'il ne le peut, j'appelle cela entraves à la vue. Ce que le nez aspire à humer, ce sont les parfums ; s'il ne le peut, j'appelle cela entraves à l'odorat. Ce que la bouche désire exprimer, c'est le oui ou le non ; si on l'en empêche, j'appelle cela entraves à la sagesse. Ce dont le corps désire pouvoir jouir à l’aise ce sont les belles choses et les mets délectables ; s'il ne peut pas les obtenir facilement, j'appelle cela entraves à son bien-être. Ce que la volonté désire, c'est la liberté et des loisirs ; si elle ne le peut, j'appelle cela entraves à toutes ses tendances. Toutes ces entraves sont de vrais tyrans. Éliminer ces tyrans et joyeusement attendre la mort, et cela un jour, un mois, un ou dix ans, c'est cela que j'appelle nourrir sa vitalité. Celui qui reste attaché à la tyrannie, qui en tient compte et ne la rejette pas, celui-là qui la vit pitoyablement, vivrait-il cent ans, mille ou même dix mille ans, je n'appellerais pas cela nourrir sa vitalité. » Kouan Yi-wou ajouta en disant : « Après vous avoir expliqué (ma manière de voir) au sujet des soins qu'il faut apporter à la vie (qu'avons nous à ajouter) au sujet des funérailles ? » Yen P'ing-tchong dit: « les funérailles sont de peu d'intérêt, qu'y a-t-il à ajouter ? »
... Kouan Yi-wou dit : « je désire vivement entendre de votre part quelque chose à ce sujet. » L'autre parla en ces termes : « Une fois mort, tout me sera indifférent. On peut me brûler ou me plonger (dans l'eau). On peut m'ensevelit ou me laisser exposé aux intempéries. On peut m'envelopper dans la paille et me jeter quelque part. On peut me mettre dans mes habits de cour et m'enfermer dans un sarcophage. Mort, je suis prêt à subir tout ce qui m'arrivera. » Kouan Yi-wou regarda Pao Chou-ya et dit : « La voie de la vie et de la mort, tous les deux nous l'avons comprise. »

CHAPITRE 8 : Aujour le jour.

... Tse Tch'an était ministre à Tcheng. Après qu'il eut assumé le gouvernement du pays pendant trois ans, les bons se soumirent à son influence et les mauvais craignirent sa sévérité. Ainsi l'État de Tcheng était en ordre et les princes des États voisins le respectaient. Ce Tse Tch'an avait un frère aîné du nom de Kong Souen Tch'ao et un frère cadet du nom de Kong Souen Mou.
... Tch'ao aimait le vin. Mou, de son côté, aimait les belles femmes. Devant la maison du frère aîné, on voyait rassemblés des milliers de récipients qui contenaient du vin, et la levure s'accumulait tout autour par monceaux.
... Jusqu'à cent pas du seuil (de la maison de Tch'ao) l'odeur du marc et des sirops de vin offensait le nez des passants. Quand il était pris de vin, il ne se souciait plus des vicissitudes du monde, des jugements et des principes humains, ni des questions domestiques, ni des devoirs de parenté, ni des joies et des deuils de famille. Des flammes, des trombes d'eau, des sabres et des piques auraient pu le menacer sans qu'il s'en aperçût.
... Le frère cadet entretenait tout un harem de femmes dans la partie la plus reculée de sa demeure. Il avait dix chambres pleines de jeunes et belles femmes. Quand il se livrait à la volupté, il fermait la porte à sa famille, n'avait plus de rapports avec ses amis; il se réfugiait à l'intérieur de ses appartements, il se livrait à la débauche jour et nuit. Tous les trois mois, il réapparaissait; même cela fut bientôt de trop. Quand dans la région apparaissait quelque jolie vierge, il envoyait sans tarder des cadeaux pour l'attirer il employait même des entremetteuses pour la convaincre de venir, n'abandonnant (pas son entreprise) jusqu'à ce qu'il l'ait possédée.
... Tse Tch'an s'en affligeait jour et nuit. En secret, il alla trouver Teng Si et lui dit : « J'ai entendu dire qu'il faut d'abord mettre de l'ordre en soi pour avoir de l'influence sur sa famille. Qu'il faut, d'abord, mettre de l'ordre dans sa propre maison pour avoir de l'influence dans l'État. Cette maxime signifie qu'il faut commencer dans un cercle plus étroit ur étendre son influence dans des cercles plus étendus. Or, j'ai achevé de mettre de l'ordre dans l'État mais ma famille est dans le désordre. C'est là un chemin à rebours. Quels moyens employer pour ramener ces deux hommes dans le droit chemin ? Maître, apprenez-le moi. »
... Teng Si dit : « Cette situation m'étonnait depuis longtemps, mais je n'osais en parler le premier. Pourquoi ne les as-tu pas rappelés à l'ordre en temps voulu ? Explique-leur l'importance du corps et de la vie, attire-les par la sublimité du droit et des bonnes moeurs. »
... Tse Tch'an se conforma aux paroles de Teng Si et, comme il disposait d'un peu de temps libre, il rendit visite à ses frères. Il leur parla en ces termes : « Ce qui différencie l'homme de la bête, c'est qu'il est un être raisonnable. Ce qui gouverne l'être raisonnable, c'est la décence et la justice. Une attitude parfaite de décence et de justice nous ouvre la voie aux emplois et aux honneurs. Mais si les passions nous possèdent, si on cède à la goinfrerie et à la débauche, on met alors sa vie en danger. Prenez dès maintenant à coeur mes paroles. Demain matin déjà, si vous vous repentez, le soir même vous aurez un emploi. »
... Tch'ao et Mou dirent : « Tout cela, nous le savons depuis longtemps et depuis longtemps nous avons fait notre choix. Pourquoi croire que nous attendions vos avertissements pour savoir ce que nous savons ? Hélas ! le bonheur est d'une rencontre difficile ici-bas, mais la mort est facile (à obtenir). Changer ce rare bonheur de vivre pour une mort facile à obtenir, quelle idée serait-ce là ! Quant à priser le convenable et le juste pour exalter la vanité des hommes, faire violence à ses penchants naturels pour s'attirer une réputation, nous considérons qu'autant vaudrait mourir. Notre désir est d'être attentifs à cette vie unique et aux quelques années qui nous sont accordées pour en jouir. Nous connaissons un seul malheur : c'est que le corps gavé ne peut plus jouir des plaisirs de la table ; que les forces s'épuisent et que les passions s'éteignent dans la volupté. Nous ne ressentons ni inquiétude, ni peine (à l'idée) d'avoir mauvaise réputation ou de voir notre vie mise en danger à cause des excès. Tu peux avec habileté gouverner l'Etat et t'en vanter. Tu te sers de ces discours pour nous confondre et troubler nos coeurs en faisant miroiter devant nous honneurs et emplois. Tout cela n'est-il pas pitoyable et vil ? A notre tour de te faire voir les choses sous un autre angle. Un homme peut être habile à gouverner l'extérieur, mais s'il n'est pas dit que le monde sera vraiment gouverné, il est sûr qu'il se donnera bien du tourment! Celui qui est habile à gouverner sa propre personne interne ; il n'est pas dit que, pour cela, le monde sera dans le désordre, mais sa nature sera satisfaite. Votre manière d'ordonner le monde peut réussir momentanément dans un État mais n'est pas en accord avec le coeur des hommes. Quant à notre façon de mettre de l'ordre dans notre vie intérieure, elle peut, en fin de compte, être étendue au monde entier, et il n'y aurait enfin plus de princes et de sujets. Nous avions l'intention de vous exposer notre manière de voit et de vous instruire. Et c'est le contraire qui se produit, c'est vous qui venez nous instruire dans votre art. »
... Tse Tch'an, pressé et embarrassé, ne sut rien répondre. Le lendemain, il fit part de son échec à Teng Si. Ce dernier dit : « Tu vis avec des hommes réels et tu l'ignores. Qui dit que tu es sage ? Que l'État soit gouverné n'est qu'un hasard, et ce n'est pas ton mérite. »

CHAPITRE 9 : Un homme avisé.

... Touan-mou Chou était un descendant de Tseu Kong, Il hérita les richesses de ses aïeux, et chez lui s'accumulaient des dizaines de milliers de pièces d'or. Comme il ne pouvait gérer toute cette fortune, il laissait ses descendants agir selon leurs désirs. Tout ce que la foule demande, tout ce qui peut réjouir la pensée humaine, il se mit à l'exécuter et tenta d'en Jouir. Il se fit construire des maisons entourées de murs, de terrasses, reliées par des couloirs, des jardins, des parcs et des étangs. (Il se procura) des mets variés, des boissons, des chars et de somptueux habits. Il eut de la musique et des concubines. Et tout cela aussi largement que les princes de Ts'i et de Tcheou.
... Tout ce que le caprice et l'humeur du moment exigeaient, tout ce que l'oeil et l'oreille ouvraient agréer, il l'obtenait. Lors même que les produits désirés provenaient de régions lointaines et manquaient dans le pays même, il lui fallait se les procurer comme s'ils existaient à l'intérieur de ses haies et de ses murs. Quand il voyageait, il ne se souciait guère des obstacles, des dangers, des montagnes et des torrents. E ne s'inquiétait ni de la longueur, ni de l'éloignement des routes qu'il empruntait ; partout, il passait avec la même facilité, comme d'autres hommes qui font un trajet de quelques pas. Journellement, des hôtes et des visiteurs venaient le voir par centaines. Le feu ne s'éteignait jamais dans l'office. Des terrasses s'envolaient toujours les sons de la musique. Ce qui restait de la nourriture, il le distribuait d'abord à sa parenté ; ce que les parents laissaient, on le donnait aux voisins ; ce que les voisins n'avaient pu consommer, on le distribuait dans tout le pays.
... A soixante ans, quand le corps et l'âme commencent à vieillir, il renonça à ses affaires domestiques et distribua tous ses biens. Dans le courant d'une seule année, tout ce que ses dépôts et appartements recelaient en perles, en pierres précieuses, en chars, en habits, en femmes et en esclaves fut liquidé. Et, pour ses fils et ses petits-fils, il ne laissa rien. Devenu malade, il ne lui restait plus rien pour s'acheter herbes et poudres médicinales ; il mourut sans argent pour l'enterrement. Cependant, tout le monde dans le royaume avait eu sa part dans la jouissance de ses bienfaits, et tout le monde se mit à collecter en vue de ses funérailles et l'on restitua leurs biens à ses fils et petits-fils.
... Kin Kou-li entendit parler de cela et dit : « Touan mou Chou était un fou qui a déshonoré ses ancêtres. » Touan-kan Cheng entendit parler de même et dit : « Touan-mou Chou était un sage dont la vertu dépassait celle de ses ancêtres. La foule n'ose pas juger de la valeur de ses démarches et de ses actions, cependant c'est lui qui avait atteint la vraie perfection. Les hommes supérieurs de Wei ont fort bonne opinion d'eux-mêmes ; ils tiennent à leur morale écrite, mais ils sont incapables de comprendre le coeur de cet homme. »

CHAPITRE 10 : Rien n'en vaut la peine.

... Mong Souen-yang interrogea Yang-tseu et dit : « Supposons qu'un homme aime tant sa vie et chérisse tant sa personne qu'il se mette à rechercher l'immortalité, est-ce possible ? » L'autre dit : « En principe, l'immortalité n'existe pas. » Mong Souen-yang continua : « Et chercher à prolonger sa vie, est-ce possible ? » Yang Tchou répondit : « En principe, on ne prolonge pas la vie. On ne peut pas conserver sa vie en la chérissant, et il ne suffit pas d'aimer sa santé pour la conserver. D'ailleurs, pourquoi conserver la vie ? Toutes les affections, l'amour et la haine ont toujours existé ; la sécurité et les périls du corps n'ont pas varié. Depuis toujours, les joies et les souffrances sont les mêmes, et le devenir et le changement, et l'ordre et la subversion. Une fois qu'on le sait, qu'on l'a vu, qu'on l'a vécu, cent ans nous sembleraient de trop. Quel amer fardeau qu'une vie qui se prolongerait encore ! »
... Mong Souen-yang dit : « Mais alors, mieux vaut une mort prématurée qu'une longue vie : le but sera atteint si nous nous jetons sur le tranchant d'une arme ou dans le feu. » Yang-tseu répliqua : « Au contraire, quand on vit déjà, c'est avec détachement qu'il faut le supporter et s'observer [à satisfaire] ses désirs en attendant la mort.
... « Observons la suite, et laissons-nous aller à l'évanescence. Il n'y a rien qui vaille la peine et qui soit digne de considération. Quelle différence y a-t-il dans cet écoulement entre le tôt et le tard ? »

CHAPITRE 11 : Sur l'égoïsme.

... Yang Tchou dit : « Po Tch'eng Tseu-kao n'aurait même pas donné un cheveu pour être utile aux êtres. Il abandonna son royaume et alla cultiver son champ dans la solitude. Yu le Grand se donna tout entier, sans aucun profit pour lui-même. Son corps tout entier devint comme du bois desséché. Les hommes de l'antiquité ne se seraient pas privés d'un cheveu pour aider autrui. Inversement, si tout l'empire avait voulu entretenir leur personne, ils l'auraient refusé. Personne ne contribuait, fût-ce par un cheveu, et personne ne voulait être utile à la communauté, et pourtant l'empire était en ordre. »
... K'in tseu interrogea Yang Tchou et dit : « Donneriez-vous un seul poil de votre corps si avec cela vous secouriez une génération entière ? »
... Yang tseu répondit : « Ce n'est certes pas avec un poil qu'on sauvera le monde. » Win tseu insista : « Mais supposons qu'on le puisse, le feriez-vous ? » Yang tseu ne répondit plus.
... K'in tseu sortit et s'entretint (à ce sujet) avec Mong Souen-yang. Ce dernier dit : « Vous ne pénétrez pas la pensée du maître ; puis-je vous l'expliquer ? Si l'on vous entaillait la chair et la peau pour dix mille livres d'or, l'accepteriez-vous ? » « je l'accepterais », dit l'autre Mong Souen-yang poursuivit : « Supposons que l'on vous rompe un membre pour un royaume, l'accepteriez-vous ? » Win tseu resta silencieux. Après un moment, Mong Souen-yang (reprit) : « Un cheveu est moins que la peau et la chair; la peau et la chair sont moins qu'un membre du corps. On s'en aperçoit facilement. D'un cheveu à la peau, de la peau à un membre (du corps), c'est une question de proportion : un cheveu, ce n'est que la dix-millième partie de tout un corps, mais pourquoi tenir cette infime partie en si médiocre estime ? » Win tseu dit : « je n'ai rien à vous répondre, mais si l'on présentait ces paroles à Lao Tan et à Kouan Yin, vos arguments leur conviendraient. Si par contre, on présentait mes paroles à Yu-le-Grand et à Mei Ti, mes arguments leur conviendraient. »
... Mong Souen-yang regarda alors vers ses disciples et parla d'autre chose.

CHAPITRE 12 : La mort universelle.

... Yang Tchou dit : « Tout le bien dans ce monde, on l'attribue à Chouen, à Yu, à Tcheou kong et à K'ong tseu. Tout le mal dans le monde, on l'attribue à Kie et à Tcheou Sin. Chouen cultivait les champs à Ho Yang, et il fabriquait sa poterie à Lei tche. Il n'accordait pas un instant de répit à ses membres ; pour sa nourritures il n'usait que d'aliments grossiers. Son père et sa mère ne l'aimaient pas, ses frères et soeurs ne lui marquaient nul dévouement. Après trente ans d'activité, il se maria sans l'annoncer à qui de droit. Quand il obtint l'empire de Yao, il était d'un âge fort avancé, et sa sagesse et son habileté déclinaient. Son fils Chang kiun étant dépourvu de talents, il dut céder le trône à Yu. Et la mort le surprit dans la peine et, l'affliction. Ainsi fut-il le plus pauvre et le plus mal chanceux des hommes.
... K'ouen, le père de Yu, fut chargé de mettre en ordre la terre et les eaux, mais ses efforts furent vains. Il fut exilé ensuite dans le Yu chan. Yu fut chargé de continuer son oeuvre et dut ainsi servir un ennemi. Le poids de son effort se porta sur le défrichement de la terre. Il avait un fils et il ne put s'en occuper. Passait-il devant sa porte ? Il n'avait pas le temps de s'y arrêter. Toute sa personne était enchaînée à la peine, son corps était courbé et ravagé, ses mains et ses pieds étaient couverts de callosités. Quand, à la fin, il obtint l'empire, il résidait dans une humble chaumière splendidement vêtu et portant la couronne. Et la mort le surprit dans la peine et l'affliction. Il fut l'homme le plus accablé et le plus chargé de soucis d'entre les hommes.
... A la mort du roi Wou, son fils Tch'eng était encore jeune et faible, c'est à son frère Tcheou kong qu'incomba l'administration de l'empire du fils du ciel. Le duc de Chao, son propre père, était mécontent de cet état de choses. A travers l'empire circulaient sur le compte de Tcheou kong des rumeurs défavorables, tant et si bien qu'il dût rester éloigné de sa capitale pendant trois ans. Il fut contraint de mettre à mort son frère aîné ; il envoya en exil son frère cadet et, avec peine, il sauva sa propre tête. Il mourut enfin dans l'affliction. Il fut accablé de soucis et se trouva être l'homme le plus menacé et le plus inquiet.
... K'ong tseu, qui possédait « la science de la voie des souverains et des rois », se tenait prêt à accepter les invitations des princes de son temps. A Song, on voulut le tuer en faisant tomber l'arbre sous lequel il était assis. En secret, il dut fuir l'État de Wei et il essuya des échecs à Chang et à Tcheou, et il fut encerclé dans les États de Tch'en et de Ts'ai. Dans sa propre patrie, il dut supporter l'outrage de la part du chef de la maison de Ki et subir des affronts de Yang Hou. Et la mort le surprit dans la peine et l'affliction. Il fut ballotté et pourchassé, plus que tout autre homme.
... Ces quatre saints ne connurent pendant toute leur vie aucun jour de bonheur. Il est vrai qu'après leur mort, une gloire de dix mille générations leur échut. Mais on ne peut dire qu'ils en aient bénéficié, car ils n'ont connaissance ni des louanges, ni des reproches qu'on peut leur faire. Ils ne sont guère différents d'un tronc d'arbre et d'une motte de terre.
... Le méchant Kie, par contre, possédait les trésors de plusieurs générations et il était, dans les honneurs, établi sur le trône. Il possédait assez de prudence pour tenir à distance la multitude de ses serviteurs, la terreur qui émanait de sa personne faisait tout trembler à l'intérieur des quatre mers. Il donna libre cours aux plaisirs des sens et put accomplir jusqu'au bout tout ce qu'il désirait. Il demeura parfaitement Joyeux jusqu'à la mort. C'était l'homme le plus excessif et le plus déréglé.
... Tcheou hérita, lui aussi, du trésor de nombreuses générations. Une fois établi sur le trône et couvert de gloire, il répandit la terreur; il se permettait toutes les fantaisies. A l'intérieur de son palais, et des nuits entières, il s'adonnait à toutes les voluptés. Il ne se souciait pas du cérémonial et de la justice. I1 vécut parfaitement heureux jusqu'au jour où il périt. C'était le plus licencieux et le plus relâché des hommes.
... Ces deux hommes mauvais et cruels suivaient leurs désirs et possédèrent toute joie durant leur vie. Morts ils reçurent les noms de fous et de monstres, mais en réalité, par ces noms, ils n'ont rien perdu, car ils ignoraient tous ces jugements. Ils ne sont guère différents d'un tronc d'arbre et d'une motte de terre.
... Pour les quatre saints, la postérité a eu de, belles paroles, mais ils ont vécu dans l'affliction jusqu'à la fin de leurs jours et, dans la mort, ils ont suivi la voie commune des mortels. Sur les deux êtres méchants, la postérité a pu dire tout le mal qu'elle pouvait, mais ils ont joui d'une vie heureuse jusqu'au bout et, dans la mort, ils ont suivi la voie commune des mortels.

CHAPITRE 13 : La capacité est soumise à la fonction.

... Yang Tchou rendit visite au roi de Leang et lui dit : « Gouverner le monde est aussi facile que retourner la main. » Le roi de Leang rétorqua : « Maître, vous avez une concubine et une femme légitime et vous ne savez pas les gouverner. Vous avez trois arpents de vergers, et vous ne pouvez pas les soigner, et vous prétendez que gouverner l'État se fait en un tour de main. Comment cela ? »
... Le philosophe répondit : « Le prince a-t-il déjà observé un berger et des chèvres ? Pour un troupeau de cent moutons, on emploie un jeune homme muni d'un fouet et le troupeau suit. Quand il se dirige vers l'Est, le troupeau va à l'Est; quand il va vers l'Ouest, le troupeau le suit. Que Yao et Chouen s'essaient en usant du fouet d'entraîner un seul mouton ou de se faire suivre, ils n'y réussiront pas. De plus, j'entendis dire qu'un poisson qui est capable d'avaler une barque ne vit pas dans de petites rivières, et que les grues et les cygnes, qui volent très haut, ne hantent pas les étangs troubles. Pourquoi ? C'est qu'ils aiment voler très haut et très loin. De même qu'il ne convient pas de marier les sons de la cloche jaune et ceux de la grande flûte. Pourquoi ? Parce que leurs sons sont trop discordants. Celui qui tente d'accomplir quelque grande chose ne s'occupe pas de vétilles. Quand on peut faire aboutir de grands desseins, on ne s'occupe pas de menues choses. C'est ce que j'ai voulu dire. »

CHAPITRE 14 : La gloire est un leurre.

... Yang Tchou dit : « Les hauts faits de l'antiquité sont évanouis : qui peut encore les relater ? Les actions des Trois Augustes (Houang) sont plongées dans un passé incertain, les gestes des Cinq Souverains sont voilés comme dans un songe (1). Les exploits des Trois Rois (2) nous sont en partie cachés et en partie connus, si bien qu'entre cent mille événements, pas un seul qui ne soit incertain. Quant aux actes qui nous sont contemporains, nous en avons entendu parler, ou bien nous en avons été témoins ; cependant, sur dix mille, on n'est pas certain d'un seul fait. Parmi les choses qui se sont passées sous nos yeux, certaines sont encore dans [le souvenir], d'autres tellement estompées que, sur mille affaires, il n'y en a pas une qui soit clairement retenue. D'autre part, il est impossible de dénombrer les années qui se sont écoulées depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours ; seulement depuis Fou-hi jusqu'à nos jours, il y a plus de trois cent mille ans.
... Tous tant qu'ils étaient : sages et fous, bons et méchants, ceux qui achevèrent une oeuvre et ceux qui subirent les échecs, ceux qui avaient raison et ceux qui avaient tort, tous ont péri, tous se sont éteints. Il ne subsiste qu'une différence de temps, longue pour les uns, plus courte pour les autres. Pour une durée si éphémère, pourquoi la louange et le blâme nous tourmenteraient-ils l'esprit et le corps ? Pourquoi chercher pour son nom une gloire de quelques siècles après la mort, bien incapable cependant de faire revivre les os tombant en poussière ? Quelle joie est-ce là pour la vie ? »

(1) . Le terme « Auguste » est équivalent au terme ti, empereur. Il désignait les Trois Souverains primordiaux, qui apportèrent aux hommes les bienfaits de la civilisation.

(2) . Les Trois Augustes désignent les Trois premiers Rois inventeurs et les Cinq Souverains sont les cinq empereurs mythiques qui leur succédèrent. Il existe diverses traditions quant à la liste des Trois Augustes et des Cinq Souverains. La liste traditionnelle des Trois Augustes comprend Souei-jen, qui inventa le feu, Fou-hi qui domestiqua les animaux et institua le mariage, et Chen-nong, qui découvrit l'agriculture. Parfois d'autres personnages mythiques sont substitués à Souei-jen : Tchou-jong, Recteur du feu, Niu-wa, qui répara la voûte céleste, ou bien Kong-kong qui brisa l'un des piliers qui soutenaient le ciel, ou même Houang-ti. Pour Sseuma Ts'ien les Cinq Souverains sont Houang-ti (le Souverain jaune), Tchouan-hiu, le souverain Kou, Yao et Chouen, tandis que pour Tch'eng Hiuan-ying, commentateur taoïste des T'ang, ce sont Chiao-kao, Tchouan-hiu, Kao-hin, Yao et Chouen.

CHAPITRE 15 : Ce qu'est la perfection humaine.

... Yang Tchou dit : « L'homme est par nature semblable au ciel et à la terre, car il recèle en lui les propriétés viriles des cinq éléments (1). De tous les êtres vivants, l'homme est le plus subtil, mais il ne peut se fier ni à ses ongles, ni à ses dents pour sa défense, ses muscles et sa peau ne sont pas assez forts pour opposer une résistance efficace, et sa course n'est pas assez rapide pour échapper au péril. Il ne possède ni poils, ni plumes pour se protéger contre le froid et la chaleur. Pour se nourrir, il a besoin du monde extérieur, mais il ne peut pas recourir à la force ; il doit se fier à son intelligence : c'est pourquoi elle lui est si précieuse : il lui doit la conservation de son être. Il méprise la force brute, car employer la violence contre les êtres lui paraît d'une nature inférieure. Il ne dépend pas de nous que nous naissions, mais, une fois nés, il nous faut conserver cette vie. Les autres êtres ne nous appartiennent pas ; s'il en vient en notre possession, il nous faut nous en départir.
... « La vie dépend nécessairement du moi, de même que la nourriture dépend des êtres. Alors même que notre moi est plein de vie, il est impossible de l'avoir tout à fait en main. Alors même que nous sommes en parfaite union avec les êtres, il n'est pas possible de les avoir tout à fait en main. Si l'on pouvait disposer des êtres et de son propre moi, il serait possible d'user librement de tout ce que le monde possède du moi et de ce qui est hors du moi. Cela n'est possible qu'à un être très parfait (un cheng-jen).
... « Celui qui serait capable de s'identifier avec tout ce qui dans le monde est du moi, et avec tout ce qui est des êtres, serait l'homme le plus parfait. Oui, c'est même là le maximum de la perfection. »

(1) . Les six pôles sont l'est, l'ouest, le nord, le sud, le haut et le bas. Les cinq éléments (il serait peut-être plus exact de dire les cinq phases, car il s'agit de cinq état de la matière, qui s'engendrent ou se dominent mutuellement) sont le méatl, le bois, l'eau, le feu et la terre.

CHAPITRE 16 : Les désirs et la tranquillité.

... Yang Tchou dit : « Quatre choses sont la cause de ce que l'homme n'a pas de répit dans cette vie : la première, c'est la longévité ; la seconde, la renommée ; la troisième, la dignité [le rang] ; et la quatrième, les biens. Ces quatre choses engendrent chez les hommes la crainte des esprits, et la crainte des hommes ; ils redoutent la puissance et les châtiments. Ce sont là des " fuyards ", car, qu'ils vivent ou qu'ils périssent, leur destin ne dépend pas d'eux.
... « Celui qui ne se rebelle pas contre la vie, pourquoi désirerait-il encore la longévité ? Celui qui ne se soucie pas d'avoir un renom, que lui chaut la gloire ? Celui qui n'aspire pas à la puissance, qu'a-t-il besoin de rang et d'honneurs ? Celui qui n'a pas soif de richesses, pourquoi rechercherait-il des biens ? Ceux-là sont dans le vrai. Ils n'ont pas d'égaux dans le monde, leur destin dépend d'eux-mêmes.
... « Un proverbe dit à ce sujet : " Les gens sans alliances et sans emplois perdent la moitié de leurs désirs passionnés. "
... « Pour les gens qui n'ont pas le souci de se vêtir et de se nourrir, les raisons du prince et celles du ministre sont nulles et non avenues. »

CHAPITRE 17 : Chacun à sa place.

... A Tcheou, un proverbe déclare : « C'est tuer le paysan que de lui permettre de s'assoir (un long repos). » Qu'il aille aux champs à l'aube, qu'il rentre à la nuit, ainsi il agit conformément à sa nature. Il mange ses légumes et ses racines et ses habituelles feuilles de pois, il les trouve savoureuses. Ses muscles sont noueux et rudes, ses veines saillantes, ses membres ramassés. Qu'on le laisse faire une grasse matinée, sur une couche molle et sous des rideaux de soie, qu'on lui serve des mets de viande et du riz fin, des orchidées et des oranges, il en ressentira un malaise, son corps perdra son équilibre, la fièvre l'envahira et il tombera malade. Si les princes de Chang et de Lou se trouvaient dans la situation de ce paysan, ils ne la supporteraient pas non plus, même une heure. C'est pourquoi, ce que les gens de la campagne apprécient et ce que les gens du village tiennent pour bon, il n'y a rien au monde qui le surpasse à leurs yeux.
... Il était une fois un paysan dans le royaume de Song ; il portait toujours des habits grossiers faits de fil de chanvre ; c'est avec peine qu'il passait l'hiver dans ces habits. Le printemps venu, il se réchauffait au soleil. Or, il ignorait complètement qu'il existât dans le monde de vastes demeures et des maisons chauffées, qu'il existât des vêtements somptueux et des fourrures de renard et de blaireau. Aussi dit-il à sa femme : « Que le soleil puisse vous chauffer le dos, personne ne le sait. Je vais annoncer cette découverte au seigneur et je toucherai une bonne récompense. » Un riche voisin lui parla en ces termes : « Il était jadis un homme qui aimait les légumes sauvages, il tenait beaucoup aux tiges d'orties, il n'avait de louanges que pour le céleri et les lentilles et il en parla aux notables de l'endroit. Ceux-ci en goûtèrent, mais cela leur brûlait la bouche et leur causait des maux d'estomac. Aussi tous le raillèrent et lui en voulurent. Il en devint honteux. Vous êtes de cette espèce-là. »
... Yang Tchou dit : « Une maison bien pourvue, des habits somptueux, des mets fins et de belles femmes, quand on possède ces quatre choses, que peut-on encore demander au monde extérieur ? Posséder tout cela et exiger davantage de l'extérieur dénote une nature insatiable. Une nature insatiable est comme un ver rongeur dans l'économie du monde. »

CHAPITRE 18 : Sur la fidélité et la justice.

... La fidélité ne suffit pas à conserver la paix au prince [qu'on sert], mais elle atteint largement son but : mettre en danger sa propre personne. La justice n'arrive pas à aider les êtres, mais elle suffit amplement à nuire à la vie [de qui l'observe]. Puisque la paix des grands ne trouve pas son origine dans la fidélité, le renom de fidélité devrait disparaître. Si les êtres trouvent leur profit ailleurs que dans la justice, le renom de celle-ci devrait cesser.
... La paix de tous, du prince et du sujet, des autres et de soi-même trouve son expression dans le Tao des Anciens.

CHAPITRE 19 : La réputation et son utilité.

... Yu-tseu dit : « Ceux qui renoncent à la gloire sont sans tristesse. » Lao-tseu dit : « La réputation, c'est l'hôte qui arrive, repart ; la réalité c'est l'hôte qui demeure. »
... « I1 est commun de courir sans cesse après la renommée. On y est fermement attaché au point qu'on ne peut l'abandonner. Il est évident que la réputation n'est pas seulement un hôte. Celui qui a un nom à l'heure actuelle, est honoré et magnifié. Perd-on le nom ? On est vil et méprisé. Quand on est honoré et magnifié, on en tire joie et plaisir, cependant que d'être abaissé et méprisé provoque le chagrin et l'amertume. Ceux-ci assombrissent la nature, alors que la joie et le plaisir s'accordent avec la nature. Réellement ces choses tiennent ensemble. Pourquoi renoncer à avoir un nom ? Pourquoi traiter la réputation comme un hôte de passage ?
... « Ce qu'il faut éviter, c'est de se tourmenter pour garder sa réputation ; si l'on se tourmente pour garder sa réputation, gare à la ruine ! Il ne s'agira plus de choisir entre bien-être et gêne, entre joie et souffrance. »


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Lie-tseu, "Le vrai classique du vide parfait", traduit du chinois, présenté et annoté par Benedykt Grynpas, chez Gallimard.