LES PHILOSOPHES TAOISTES
YANG TSEU (suite)
5. LIE TSEU : livre VII, (chapitre I à XIX : Yang Tchou).
Livre septième
YANG TCHOU
CHAPITRE 1er : Sur la renommée.
... Yang Tchou, pendant son voyage à Lou,
passa une nuit dans la famille Meng. Ce Meng, conversant avec lui, déclara
: « L'homme n'est pas plus qu'un homme ; à quoi sert la renomée
? » Yang Tchou répondait : « Ceux qui se servent de la renommée
le font pour devenir riches. Mais devenus riches, pourquoi ne cessent ils pas
alors [de tendre vers la renommée] ? » Yang Tchou dit : «
Pour l'honneur. Mais l'honneur atteint, pourquoi ne cessent ils pas de tendre
vers la renommée ? A cause de la mort. Une fois mort, pourquoi continuer
? demanda Meng. A cause des enfants et des petits enfants, dit le philosophe.
Quels avantages apporte la renommée aux enfants et aux petits enfants
? » Yang Tchou dit : « Celui qui obtient la renommée a pour
lui même beaucoup de peines et de soucis. C'est la parenté qui
en profite, les gens de son village, à plus forte raison ses enfants
et ses petits enfants. " L'autre remarqua : " Celui qui pense à
la renommée est sans autre intérêt. Ce désintéressement
mène à la pauvreté. [De plus] celui qui tend à la
renommée doit être humble et l'humilité mène à
un état sans dignité. »
... Yang Tchou dit : « Kouan Tchong était
ministre à Ts'i. Son prince vivait-il en débauché ? Lui
aussi était débauché. Son prince était-il prodigue
? Lui aussi était prodigue. Le ministre imitait son souverain dans ses
actes et ses paroles. Cette manière d'agir amena une prédominance
de la principauté dans l'empire. Mais après sa mort, il n'était
guère plus que Kouan. T'ien Che fut également ministre à
Ts'i. Quand le prince se montrait superbe à l'excès, le ministre
manifesté son humilité. Quand le prince se montrait avide, ce
Tien lui donnait une leçon de générosité. Tout le
peuple se tournait vers le ministre. Aussi monta-t-il sur le trône de
Ts'i et ses enfants et ses petits enfants sont jusqu'à aujourd'hui les
maîtres de la principauté. - Faut-il conclure, demanda Meng, que
la renommée authentique mène à la pauvreté et la
renommée fausse à la richesse ? » Yang Tchou répliqua
: « Ce qui est vrai n'obtient pas la renommée ; ce qui a de la
renommée n'est pas vrai. Tous les hommes célèbres sont
des hypocrites et rien de plus. Autrefois, en hypocrites qu'ils étaient,
Yao et Chouen cédèrent l'empire à Hiu Yu et à Chan
Kiuan : c'est pourquoi ils n'ont pas perdu l'empire et ils jouirent d'une vie
plus que centenaire. Po-yi et Chou-ts'i ont réellement renoncé
au fief de Kou-tchou et c'est réellement qu'ils perdirent leurs royaumes
et pour toujours, au point de mourir de faim au pied de la montagne de Cheou-yang.
Par ces exemples, on peut voir à quels résultats différents
mènent vérité et hypocrisie. »
CHAPITRE 2 : Profiter de l'instant présent.
... Yang Tchou dit : « La longévité
a pour limite cent ans. Pas un entre mille qui y atteigne. Admettons pourtant
qu'un homme y soit parvenu. Le temps de l'enfance qu'il faut protéger,
le temps de la vieillesse confuse et impotente qu'il faut aider occupe la moitié
des cent ans de vie. La nuit passé en sommeil, le temps de veille qui
s'écoule inutilement, prennent une nouvelle moitié. La souffrance
et les maladies, les deuils et les chagrins, les pertes et les échecs,
la tristesse et les soucis enlèvent une partie de ce qui reste. Et le
laps de temps d'une dizaine d'années qui reste, et au cours duquel on
devrait pouvoir jouir de la vie librement, si on compte le temps pur de tout
souci, il se réduit finalement à un espace d'une heure.
... « Que reste-t-il de la vie d'un homme
? Hélas ! où est ma joie ? Il reste le plaisir, la beauté
des sons et des couleurs. Mais aucun plaisir ne dure longtemps, et l'on
se lasse à la longue des sons et des couleurs. A cela s'ajoutent les
restrictions et les devoirs qu'on vous impose au moyen des récompenses
et des châtiments, les contraintes de toutes sortes qu'on vous inflige
en recourant aux honneurs et aux lois.
... « On lutte sans répit pour une
renommée creuse, pour que demeure après la mort une vaine gloire.
En vain, on met en veilleuse les sens de l'ouie et de la vue, par des considérations
sur le bien-fondé ou non des instincts du corps. Ainsi, on gâche
inutilement la suprême jouissance du présent, pas une heure
où l'on soit maître de l'instant. Où est la différence
entre cette vie et celle d'un forçat qui est dans les chaines ? Les hommes
de la haute Antiquité ont reconnu que la vie est de courte durée
; ils ont admis qu'elle est fugitive et qu'elle se hâte vers la mort.
C'est pourquoi ils conservaient un coeur dispos et libre au sein de leurs
occupations et ils ne résistaient pas aux penchants naturels. Ce qui
flattait le corps dans l'instant, ils ne le laissaient pas échapper.
La renommée ne les attirait pas, car ils suivaient leur nature en se
laissant guider par elle, et ils laissaient valoir les penchants de tous les
êtres. Ils n'avaient aucun souci de la gloire d'outre tombe ; aussi l'idée
du chatiment n'avait pas de prise sur eux. Quant aux louanges et à la
gloire passée ou future, ils n'en avaient cure. »
CHAPITRE 3 : L'égalité dans la mort.
... Yang Tchou dit : « Différents
sont les êtres durant leur vie ; dans la mort, ils sont tous les mêmes.
Dans la vie, on rencontre des sages et des fous, des nobles et des gens du commun
; de là naissent des différences. Avec la mort vient la décomposition,
la putréfaction, la dissolution, l'anéantissement et l'égalité.
La sagesse ou la folie, la noblesse ou la bassesse ne dépendent pas de
la volonté de l'homme ; il en est de même de la désintégration,
de la putréfaction, de la dissolution et de l'anéantissement.
C'est pourquoi les vivants ne vivent pas par eux mêmes, et les morts ne
sont pas morts par eux mêmes ; les sages ne sont pas sages par eux mêmes,
et les fous ne sont pas fous par eux mêmes ; les nobles ne sont pas nobles
par eux mêmes, et les petites gens ne sont pas de petites gens par elles
mêmes. Disons plutôt que l'ensemble des êtres vivent simultanément
et meurent de même ; en même temps, ils sont sages ou fous ; tout
à la fois noble et communs. Un homme meurt à dix ans et un autre
à cent ans. Les saints meurent et les fous également. Dans la
vie, ce qui était Yao ou Chouen [empereurs modèles], dans
la mort ce n'est plus qu'os pourris. Dans la vie, ce qui était Kie ou
Tcheou [tyrans], dans la mort ce n'est qu'os pourris. N'étant
que des os pourris, qui discerne la différence dans cet état ?
... « Aussi profitons de l'instant
présent, vivons ! Peu nous chaut ce qu'il y a après la mort. »
CHAPITRE 4 : Trop de vertu nuit.
... Yang Tchou dit : « Po-yi n'était
pas exempt de désirs, mais son effort vers la pureté l'a poussé
à se donner la mort par la faim. Tchan K'in n'était pas exempt
de passions, mais sa trop grande chasteté l'a égaré, si
bien qu'il est le dernier de sa lignée. [Concluons] que la pureté
et la chasteté peuvent nous faire négliger ce qui est bien. »
CHAPITRE 5 : Le milieu juste.
... Yang Tchou dit : « Yuan Hien vivait dans
la pauvreté à Lou ; cependant Tseu-Kong vivait dans la prospérité
à Wei. La pauvreté portait dommage à la santé de
Yuen Hien ; quant à Tseu-Kong, sa richesse énervait son corps.
Il s'ensuit que, si la pauvreté n'est pas désirable, la richesse,
elle non plus, n'est pas intéressante... Que faut-il donc désirer
? Il faut souhaiter une vie joyeuse et garantir tous les loisirs à son
corps. C'est pourquoi la vie bonne et joyeuse se tiendra à l'écart
de la pauvreté. Il est souhaitable aussi, pour tenir le corps éloigné
des excès, de n'être pas trop riche. »
CHAPITRE 6 : Pitié pour les vivants.
... Yang Tchou dit : « Selon une antique
maxime, il conviendrait que nous ayons pitié des vivants, et que nous
ne nous occupions pas des morts. Cette maxime est excellente. Le principe de
la pitié mutuelle n'est pas une simple affaire de sentiment. Elle nous
incite à secourir ceux qui sont fatigués, qui ont faim ou qui
ont froid, à aider ceux qui n'ont plus de ressources. Ce principe : ne
pas s'occuper des morts, ne signifie nullement qu'il faille renoncer à
se pleurer les uns les autres en cas de décès. Cela veut dire
qu'il ne faut pas mettre dans la bouche des morts des perles et des pierres
précieuses, ni les ensevelir dans des habits de soie brodés, ni
leur offrir des victimes expiatoires, ni, enfin, disposer dans leurs tombeaux
des objets funéraires. »
CHAPITRE 7 : La voie de la vie et de la mort.
... Yen P'ing-tchong interrogea Kouan Yi-wou sur
la façon dont il convient de « nourrir son principe vital ».
Kouan Yi-wou dit : « Se laisser aller, et c'est tout, sans entraves, sans
empêchements. » Yen P'ing-chong dit « Comment le réaliser
en pratique ? » Yi-wou dit « Que tes oreilles écoutent ce
qu'elles désirent. Que tes yeux voient ce qu'ils désirent. Que
ton nez hume ce qu'il désire sentir. Que ta bouche exprime ce qu'elle
aime dire. Que ton corps jouisse de ses aises. Que ta volonté réalise
ce à quoi elle aspire. L'oreille désire entendre de la musique
; si elle ne le peut, j'appelle cela entraves à l'ouïe. L’oeil
aime à contempler le beau ; s'il ne le peut, j'appelle cela entraves
à la vue. Ce que le nez aspire à humer, ce sont les parfums ;
s'il ne le peut, j'appelle cela entraves à l'odorat. Ce que la bouche
désire exprimer, c'est le oui ou le non ; si on l'en empêche, j'appelle
cela entraves à la sagesse. Ce dont le corps désire pouvoir jouir
à l’aise ce sont les belles choses et les mets délectables
; s'il ne peut pas les obtenir facilement, j'appelle cela entraves à
son bien-être. Ce que la volonté désire, c'est la liberté
et des loisirs ; si elle ne le peut, j'appelle cela entraves à toutes
ses tendances. Toutes ces entraves sont de vrais tyrans. Éliminer ces
tyrans et joyeusement attendre la mort, et cela un jour, un mois, un ou dix
ans, c'est cela que j'appelle nourrir sa vitalité. Celui qui reste attaché
à la tyrannie, qui en tient compte et ne la rejette pas, celui-là
qui la vit pitoyablement, vivrait-il cent ans, mille ou même dix mille
ans, je n'appellerais pas cela nourrir sa vitalité. » Kouan Yi-wou
ajouta en disant : « Après vous avoir expliqué (ma manière
de voir) au sujet des soins qu'il faut apporter à la vie (qu'avons nous
à ajouter) au sujet des funérailles ? » Yen P'ing-tchong
dit: « les funérailles sont de peu d'intérêt, qu'y
a-t-il à ajouter ? »
... Kouan Yi-wou dit : « je désire
vivement entendre de votre part quelque chose à ce sujet. » L'autre
parla en ces termes : « Une fois mort, tout me sera indifférent.
On peut me brûler ou me plonger (dans l'eau). On peut m'ensevelit ou me
laisser exposé aux intempéries. On peut m'envelopper dans la paille
et me jeter quelque part. On peut me mettre dans mes habits de cour et m'enfermer
dans un sarcophage. Mort, je suis prêt à subir tout ce qui m'arrivera.
» Kouan Yi-wou regarda Pao Chou-ya et dit : « La voie de la vie
et de la mort, tous les deux nous l'avons comprise. »
CHAPITRE 8 : Aujour le jour.
... Tse Tch'an était ministre à Tcheng.
Après qu'il eut assumé le gouvernement du pays pendant trois ans,
les bons se soumirent à son influence et les mauvais craignirent sa sévérité.
Ainsi l'État de Tcheng était en ordre et les princes des États
voisins le respectaient. Ce Tse Tch'an avait un frère aîné
du nom de Kong Souen Tch'ao et un frère cadet du nom de Kong Souen Mou.
... Tch'ao aimait le vin. Mou, de son côté,
aimait les belles femmes. Devant la maison du frère aîné,
on voyait rassemblés des milliers de récipients qui contenaient
du vin, et la levure s'accumulait tout autour par monceaux.
... Jusqu'à cent pas du seuil (de la maison
de Tch'ao) l'odeur du marc et des sirops de vin offensait le nez des passants.
Quand il était pris de vin, il ne se souciait plus des vicissitudes du
monde, des jugements et des principes humains, ni des questions domestiques,
ni des devoirs de parenté, ni des joies et des deuils de famille. Des
flammes, des trombes d'eau, des sabres et des piques auraient pu le menacer
sans qu'il s'en aperçût.
... Le frère cadet entretenait tout un
harem de femmes dans la partie la plus reculée de sa demeure. Il avait
dix chambres pleines de jeunes et belles femmes. Quand il se livrait à
la volupté, il fermait la porte à sa famille, n'avait plus de
rapports avec ses amis; il se réfugiait à l'intérieur de
ses appartements, il se livrait à la débauche jour et nuit. Tous
les trois mois, il réapparaissait; même cela fut bientôt
de trop. Quand dans la région apparaissait quelque jolie vierge, il envoyait
sans tarder des cadeaux pour l'attirer il employait même des entremetteuses
pour la convaincre de venir, n'abandonnant (pas son entreprise) jusqu'à
ce qu'il l'ait possédée.
... Tse Tch'an s'en affligeait jour et nuit. En
secret, il alla trouver Teng Si et lui dit : « J'ai entendu dire qu'il
faut d'abord mettre de l'ordre en soi pour avoir de l'influence sur sa famille.
Qu'il faut, d'abord, mettre de l'ordre dans sa propre maison pour avoir de l'influence
dans l'État. Cette maxime signifie qu'il faut commencer dans un cercle
plus étroit ur étendre son influence dans des cercles plus étendus.
Or, j'ai achevé de mettre de l'ordre dans l'État mais ma famille
est dans le désordre. C'est là un chemin à rebours. Quels
moyens employer pour ramener ces deux hommes dans le droit chemin ? Maître,
apprenez-le moi. »
... Teng Si dit : « Cette situation m'étonnait
depuis longtemps, mais je n'osais en parler le premier. Pourquoi ne les as-tu
pas rappelés à l'ordre en temps voulu ? Explique-leur l'importance
du corps et de la vie, attire-les par la sublimité du droit et des bonnes
moeurs. »
... Tse Tch'an se conforma aux paroles de Teng
Si et, comme il disposait d'un peu de temps libre, il rendit visite à
ses frères. Il leur parla en ces termes : « Ce qui différencie
l'homme de la bête, c'est qu'il est un être raisonnable. Ce qui
gouverne l'être raisonnable, c'est la décence et la justice. Une
attitude parfaite de décence et de justice nous ouvre la voie aux emplois
et aux honneurs. Mais si les passions nous possèdent, si on cède
à la goinfrerie et à la débauche, on met alors sa vie en
danger. Prenez dès maintenant à coeur mes paroles. Demain matin
déjà, si vous vous repentez, le soir même vous aurez un
emploi. »
... Tch'ao et Mou dirent : « Tout cela,
nous le savons depuis longtemps et depuis longtemps nous avons fait notre choix.
Pourquoi croire que nous attendions vos avertissements pour savoir ce que nous
savons ? Hélas ! le bonheur est d'une rencontre difficile ici-bas, mais
la mort est facile (à obtenir). Changer ce rare bonheur de vivre pour
une mort facile à obtenir, quelle idée serait-ce là ! Quant
à priser le convenable et le juste pour exalter la vanité des
hommes, faire violence à ses penchants naturels pour s'attirer une réputation,
nous considérons qu'autant vaudrait mourir. Notre désir est d'être
attentifs à cette vie unique et aux quelques années qui nous sont
accordées pour en jouir. Nous connaissons un seul malheur : c'est que
le corps gavé ne peut plus jouir des plaisirs de la table ; que les forces
s'épuisent et que les passions s'éteignent dans la volupté.
Nous ne ressentons ni inquiétude, ni peine (à l'idée) d'avoir
mauvaise réputation ou de voir notre vie mise en danger à cause
des excès. Tu peux avec habileté gouverner l'Etat et t'en vanter.
Tu te sers de ces discours pour nous confondre et troubler nos coeurs en faisant
miroiter devant nous honneurs et emplois. Tout cela n'est-il pas pitoyable et
vil ? A notre tour de te faire voir les choses sous un autre angle. Un homme
peut être habile à gouverner l'extérieur, mais s'il n'est
pas dit que le monde sera vraiment gouverné, il est sûr qu'il se
donnera bien du tourment! Celui qui est habile à gouverner sa propre
personne interne ; il n'est pas dit que, pour cela, le monde sera dans le désordre,
mais sa nature sera satisfaite. Votre manière d'ordonner le monde peut
réussir momentanément dans un État mais n'est pas en accord
avec le coeur des hommes. Quant à notre façon de mettre de l'ordre
dans notre vie intérieure, elle peut, en fin de compte, être étendue
au monde entier, et il n'y aurait enfin plus de princes et de sujets. Nous avions
l'intention de vous exposer notre manière de voit et de vous instruire.
Et c'est le contraire qui se produit, c'est vous qui venez nous instruire dans
votre art. »
... Tse Tch'an, pressé et embarrassé,
ne sut rien répondre. Le lendemain, il fit part de son échec à
Teng Si. Ce dernier dit : « Tu vis avec des hommes réels et tu
l'ignores. Qui dit que tu es sage ? Que l'État soit gouverné n'est
qu'un hasard, et ce n'est pas ton mérite. »
CHAPITRE 9 : Un homme avisé.
... Touan-mou Chou était un descendant de
Tseu Kong, Il hérita les richesses de ses aïeux, et chez lui s'accumulaient
des dizaines de milliers de pièces d'or. Comme il ne pouvait gérer
toute cette fortune, il laissait ses descendants agir selon leurs désirs.
Tout ce que la foule demande, tout ce qui peut réjouir la pensée
humaine, il se mit à l'exécuter et tenta d'en Jouir. Il se fit
construire des maisons entourées de murs, de terrasses, reliées
par des couloirs, des jardins, des parcs et des étangs. (Il se procura)
des mets variés, des boissons, des chars et de somptueux habits. Il eut
de la musique et des concubines. Et tout cela aussi largement que les princes
de Ts'i et de Tcheou.
... Tout ce que le caprice et l'humeur du moment
exigeaient, tout ce que l'oeil et l'oreille ouvraient agréer, il l'obtenait.
Lors même que les produits désirés provenaient de régions
lointaines et manquaient dans le pays même, il lui fallait se les procurer
comme s'ils existaient à l'intérieur de ses haies et de ses murs.
Quand il voyageait, il ne se souciait guère des obstacles, des dangers,
des montagnes et des torrents. E ne s'inquiétait ni de la longueur, ni
de l'éloignement des routes qu'il empruntait ; partout, il passait avec
la même facilité, comme d'autres hommes qui font un trajet de quelques
pas. Journellement, des hôtes et des visiteurs venaient le voir par centaines.
Le feu ne s'éteignait jamais dans l'office. Des terrasses s'envolaient
toujours les sons de la musique. Ce qui restait de la nourriture, il le distribuait
d'abord à sa parenté ; ce que les parents laissaient, on le donnait
aux voisins ; ce que les voisins n'avaient pu consommer, on le distribuait dans
tout le pays.
... A soixante ans, quand le corps et l'âme
commencent à vieillir, il renonça à ses affaires domestiques
et distribua tous ses biens. Dans le courant d'une seule année, tout
ce que ses dépôts et appartements recelaient en perles, en pierres
précieuses, en chars, en habits, en femmes et en esclaves fut liquidé.
Et, pour ses fils et ses petits-fils, il ne laissa rien. Devenu malade, il ne
lui restait plus rien pour s'acheter herbes et poudres médicinales ;
il mourut sans argent pour l'enterrement. Cependant, tout le monde dans le royaume
avait eu sa part dans la jouissance de ses bienfaits, et tout le monde se mit
à collecter en vue de ses funérailles et l'on restitua leurs biens
à ses fils et petits-fils.
... Kin Kou-li entendit parler de cela et dit :
« Touan mou Chou était un fou qui a déshonoré ses
ancêtres. » Touan-kan Cheng entendit parler de même et dit
: « Touan-mou Chou était un sage dont la vertu dépassait
celle de ses ancêtres. La foule n'ose pas juger de la valeur de ses démarches
et de ses actions, cependant c'est lui qui avait atteint la vraie perfection.
Les hommes supérieurs de Wei ont fort bonne opinion d'eux-mêmes
; ils tiennent à leur morale écrite, mais ils sont incapables
de comprendre le coeur de cet homme. »
CHAPITRE 10 : Rien n'en vaut la peine.
... Mong Souen-yang interrogea Yang-tseu et dit
: « Supposons qu'un homme aime tant sa vie et chérisse tant sa
personne qu'il se mette à rechercher l'immortalité, est-ce possible
? » L'autre dit : « En principe, l'immortalité n'existe pas.
» Mong Souen-yang continua : « Et chercher à prolonger sa
vie, est-ce possible ? » Yang Tchou répondit : « En principe,
on ne prolonge pas la vie. On ne peut pas conserver sa vie en la chérissant,
et il ne suffit pas d'aimer sa santé pour la conserver. D'ailleurs, pourquoi
conserver la vie ? Toutes les affections, l'amour et la haine ont toujours existé
; la sécurité et les périls du corps n'ont pas varié.
Depuis toujours, les joies et les souffrances sont les mêmes, et le devenir
et le changement, et l'ordre et la subversion. Une fois qu'on le sait, qu'on
l'a vu, qu'on l'a vécu, cent ans nous sembleraient de trop. Quel amer
fardeau qu'une vie qui se prolongerait encore ! »
... Mong Souen-yang dit : « Mais alors,
mieux vaut une mort prématurée qu'une longue vie : le but sera
atteint si nous nous jetons sur le tranchant d'une arme ou dans le feu. »
Yang-tseu répliqua : « Au contraire, quand on vit déjà,
c'est avec détachement qu'il faut le supporter et s'observer [à
satisfaire] ses désirs en attendant la mort.
... « Observons la suite, et laissons-nous
aller à l'évanescence. Il n'y a rien qui vaille la peine et qui
soit digne de considération. Quelle différence y a-t-il dans cet
écoulement entre le tôt et le tard ? »
CHAPITRE 11 : Sur l'égoïsme.
... Yang Tchou dit : « Po Tch'eng Tseu-kao
n'aurait même pas donné un cheveu pour être utile aux êtres.
Il abandonna son royaume et alla cultiver son champ dans la solitude. Yu le
Grand se donna tout entier, sans aucun profit pour lui-même. Son corps
tout entier devint comme du bois desséché. Les hommes de l'antiquité
ne se seraient pas privés d'un cheveu pour aider autrui. Inversement,
si tout l'empire avait voulu entretenir leur personne, ils l'auraient refusé.
Personne ne contribuait, fût-ce par un cheveu, et personne ne voulait
être utile à la communauté, et pourtant l'empire était
en ordre. »
... K'in tseu interrogea Yang Tchou et dit : «
Donneriez-vous un seul poil de votre corps si avec cela vous secouriez une génération
entière ? »
... Yang tseu répondit : « Ce n'est
certes pas avec un poil qu'on sauvera le monde. » Win tseu insista : «
Mais supposons qu'on le puisse, le feriez-vous ? » Yang tseu ne répondit
plus.
... K'in tseu sortit et s'entretint (à ce
sujet) avec Mong Souen-yang. Ce dernier dit : « Vous ne pénétrez
pas la pensée du maître ; puis-je vous l'expliquer ? Si l'on vous
entaillait la chair et la peau pour dix mille livres d'or, l'accepteriez-vous
? » « je l'accepterais », dit l'autre Mong Souen-yang poursuivit
: « Supposons que l'on vous rompe un membre pour un royaume, l'accepteriez-vous
? » Win tseu resta silencieux. Après un moment, Mong Souen-yang
(reprit) : « Un cheveu est moins que la peau et la chair; la peau et la
chair sont moins qu'un membre du corps. On s'en aperçoit facilement.
D'un cheveu à la peau, de la peau à un membre (du corps), c'est
une question de proportion : un cheveu, ce n'est que la dix-millième
partie de tout un corps, mais pourquoi tenir cette infime partie en si médiocre
estime ? » Win tseu dit : « je n'ai rien à vous répondre,
mais si l'on présentait ces paroles à Lao Tan et à Kouan
Yin, vos arguments leur conviendraient. Si par contre, on présentait
mes paroles à Yu-le-Grand et à Mei Ti, mes arguments leur conviendraient.
»
... Mong Souen-yang regarda alors vers ses disciples
et parla d'autre chose.
CHAPITRE 12 : La mort universelle.
... Yang Tchou dit : « Tout le bien dans
ce monde, on l'attribue à Chouen, à Yu, à Tcheou kong et
à K'ong tseu. Tout le mal dans le monde, on l'attribue à Kie et
à Tcheou Sin. Chouen cultivait les champs à Ho Yang, et il fabriquait
sa poterie à Lei tche. Il n'accordait pas un instant de répit
à ses membres ; pour sa nourritures il n'usait que d'aliments grossiers.
Son père et sa mère ne l'aimaient pas, ses frères et soeurs
ne lui marquaient nul dévouement. Après trente ans d'activité,
il se maria sans l'annoncer à qui de droit. Quand il obtint l'empire
de Yao, il était d'un âge fort avancé, et sa sagesse et
son habileté déclinaient. Son fils Chang kiun étant dépourvu
de talents, il dut céder le trône à Yu. Et la mort le surprit
dans la peine et, l'affliction. Ainsi fut-il le plus pauvre et le plus mal chanceux
des hommes.
... K'ouen, le père de Yu, fut chargé
de mettre en ordre la terre et les eaux, mais ses efforts furent vains. Il fut
exilé ensuite dans le Yu chan. Yu fut chargé de continuer son
oeuvre et dut ainsi servir un ennemi. Le poids de son effort se porta sur le
défrichement de la terre. Il avait un fils et il ne put s'en occuper.
Passait-il devant sa porte ? Il n'avait pas le temps de s'y arrêter. Toute
sa personne était enchaînée à la peine, son corps
était courbé et ravagé, ses mains et ses pieds étaient
couverts de callosités. Quand, à la fin, il obtint l'empire, il
résidait dans une humble chaumière splendidement vêtu et
portant la couronne. Et la mort le surprit dans la peine et l'affliction. Il
fut l'homme le plus accablé et le plus chargé de soucis d'entre
les hommes.
... A la mort du roi Wou, son fils Tch'eng était
encore jeune et faible, c'est à son frère Tcheou kong qu'incomba
l'administration de l'empire du fils du ciel. Le duc de Chao, son propre père,
était mécontent de cet état de choses. A travers l'empire
circulaient sur le compte de Tcheou kong des rumeurs défavorables, tant
et si bien qu'il dût rester éloigné de sa capitale pendant
trois ans. Il fut contraint de mettre à mort son frère aîné
; il envoya en exil son frère cadet et, avec peine, il sauva sa propre
tête. Il mourut enfin dans l'affliction. Il fut accablé de soucis
et se trouva être l'homme le plus menacé et le plus inquiet.
... K'ong tseu, qui possédait « la
science de la voie des souverains et des rois », se tenait prêt
à accepter les invitations des princes de son temps. A Song, on voulut
le tuer en faisant tomber l'arbre sous lequel il était assis. En secret,
il dut fuir l'État de Wei et il essuya des échecs à Chang
et à Tcheou, et il fut encerclé dans les États de Tch'en
et de Ts'ai. Dans sa propre patrie, il dut supporter l'outrage de la part du
chef de la maison de Ki et subir des affronts de Yang Hou. Et la mort le surprit
dans la peine et l'affliction. Il fut ballotté et pourchassé,
plus que tout autre homme.
... Ces quatre saints ne connurent pendant toute
leur vie aucun jour de bonheur. Il est vrai qu'après leur mort, une gloire
de dix mille générations leur échut. Mais on ne peut dire
qu'ils en aient bénéficié, car ils n'ont connaissance ni
des louanges, ni des reproches qu'on peut leur faire. Ils ne sont guère
différents d'un tronc d'arbre et d'une motte de terre.
... Le méchant Kie, par contre, possédait
les trésors de plusieurs générations et il était,
dans les honneurs, établi sur le trône. Il possédait assez
de prudence pour tenir à distance la multitude de ses serviteurs, la
terreur qui émanait de sa personne faisait tout trembler à l'intérieur
des quatre mers. Il donna libre cours aux plaisirs des sens et put accomplir
jusqu'au bout tout ce qu'il désirait. Il demeura parfaitement Joyeux
jusqu'à la mort. C'était l'homme le plus excessif et le plus déréglé.
... Tcheou hérita, lui aussi, du trésor
de nombreuses générations. Une fois établi sur le trône
et couvert de gloire, il répandit la terreur; il se permettait toutes
les fantaisies. A l'intérieur de son palais, et des nuits entières,
il s'adonnait à toutes les voluptés. Il ne se souciait pas du
cérémonial et de la justice. I1 vécut parfaitement heureux
jusqu'au jour où il périt. C'était le plus licencieux et
le plus relâché des hommes.
... Ces deux hommes mauvais et cruels suivaient
leurs désirs et possédèrent toute joie durant leur vie.
Morts ils reçurent les noms de fous et de monstres, mais en réalité,
par ces noms, ils n'ont rien perdu, car ils ignoraient tous ces jugements. Ils
ne sont guère différents d'un tronc d'arbre et d'une motte de
terre.
... Pour les quatre saints, la postérité
a eu de, belles paroles, mais ils ont vécu dans l'affliction jusqu'à
la fin de leurs jours et, dans la mort, ils ont suivi la voie commune des mortels.
Sur les deux êtres méchants, la postérité a pu dire
tout le mal qu'elle pouvait, mais ils ont joui d'une vie heureuse jusqu'au bout
et, dans la mort, ils ont suivi la voie commune des mortels.
CHAPITRE 13 : La capacité est soumise à la fonction.
... Yang Tchou rendit visite au roi de Leang et
lui dit : « Gouverner le monde est aussi facile que retourner la main.
» Le roi de Leang rétorqua : « Maître, vous avez une
concubine et une femme légitime et vous ne savez pas les gouverner. Vous
avez trois arpents de vergers, et vous ne pouvez pas les soigner, et vous prétendez
que gouverner l'État se fait en un tour de main. Comment cela ? »
... Le philosophe répondit : « Le
prince a-t-il déjà observé un berger et des chèvres
? Pour un troupeau de cent moutons, on emploie un jeune homme muni d'un fouet
et le troupeau suit. Quand il se dirige vers l'Est, le troupeau va à
l'Est; quand il va vers l'Ouest, le troupeau le suit. Que Yao et Chouen s'essaient
en usant du fouet d'entraîner un seul mouton ou de se faire suivre, ils
n'y réussiront pas. De plus, j'entendis dire qu'un poisson qui est capable
d'avaler une barque ne vit pas dans de petites rivières, et que les grues
et les cygnes, qui volent très haut, ne hantent pas les étangs
troubles. Pourquoi ? C'est qu'ils aiment voler très haut et très
loin. De même qu'il ne convient pas de marier les sons de la cloche jaune
et ceux de la grande flûte. Pourquoi ? Parce que leurs sons sont trop
discordants. Celui qui tente d'accomplir quelque grande chose ne s'occupe pas
de vétilles. Quand on peut faire aboutir de grands desseins, on ne s'occupe
pas de menues choses. C'est ce que j'ai voulu dire. »
CHAPITRE 14 : La gloire est un leurre.
... Yang Tchou dit : « Les hauts faits de
l'antiquité sont évanouis : qui peut encore les relater ? Les
actions des Trois Augustes (Houang) sont plongées dans un passé
incertain, les gestes des Cinq Souverains sont voilés comme dans un songe
(1). Les exploits des Trois Rois (2)
nous sont en partie cachés et en partie connus, si bien qu'entre cent
mille événements, pas un seul qui ne soit incertain. Quant aux
actes qui nous sont contemporains, nous en avons entendu parler, ou bien nous
en avons été témoins ; cependant, sur dix mille, on n'est
pas certain d'un seul fait. Parmi les choses qui se sont passées sous
nos yeux, certaines sont encore dans [le souvenir], d'autres tellement estompées
que, sur mille affaires, il n'y en a pas une qui soit clairement retenue. D'autre
part, il est impossible de dénombrer les années qui se sont écoulées
depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours ; seulement depuis Fou-hi
jusqu'à nos jours, il y a plus de trois cent mille ans.
... Tous tant qu'ils étaient : sages et
fous, bons et méchants, ceux qui achevèrent une oeuvre et ceux
qui subirent les échecs, ceux qui avaient raison et ceux qui avaient
tort, tous ont péri, tous se sont éteints. Il ne subsiste qu'une
différence de temps, longue pour les uns, plus courte pour les autres.
Pour une durée si éphémère, pourquoi la louange
et le blâme nous tourmenteraient-ils l'esprit et le corps ? Pourquoi chercher
pour son nom une gloire de quelques siècles après la mort, bien
incapable cependant de faire revivre les os tombant en poussière ? Quelle
joie est-ce là pour la vie ? »
(1) . Le terme « Auguste » est équivalent au terme ti,
empereur. Il désignait les Trois Souverains primordiaux, qui apportèrent
aux hommes les bienfaits de la civilisation.
(2) . Les Trois Augustes désignent les Trois premiers Rois inventeurs
et les Cinq Souverains sont les cinq empereurs mythiques qui leur succédèrent.
Il existe diverses traditions quant à la liste des Trois Augustes et
des Cinq Souverains. La liste traditionnelle des Trois Augustes comprend Souei-jen,
qui inventa le feu, Fou-hi qui domestiqua les animaux et institua le mariage,
et Chen-nong, qui découvrit l'agriculture. Parfois d'autres personnages
mythiques sont substitués à Souei-jen : Tchou-jong, Recteur du
feu, Niu-wa, qui répara la voûte céleste, ou bien Kong-kong
qui brisa l'un des piliers qui soutenaient le ciel, ou même Houang-ti.
Pour Sseuma Ts'ien les Cinq Souverains sont Houang-ti (le Souverain jaune),
Tchouan-hiu, le souverain Kou, Yao et Chouen, tandis que pour Tch'eng Hiuan-ying,
commentateur taoïste des T'ang, ce sont Chiao-kao, Tchouan-hiu, Kao-hin,
Yao et Chouen.
CHAPITRE 15 : Ce qu'est la perfection humaine.
... Yang Tchou dit : « L'homme est par nature
semblable au ciel et à la terre, car il recèle en lui les propriétés
viriles des cinq éléments (1). De tous les
êtres vivants, l'homme est le plus subtil, mais il ne peut se fier ni
à ses ongles, ni à ses dents pour sa défense, ses muscles
et sa peau ne sont pas assez forts pour opposer une résistance efficace,
et sa course n'est pas assez rapide pour échapper au péril. Il
ne possède ni poils, ni plumes pour se protéger contre le froid
et la chaleur. Pour se nourrir, il a besoin du monde extérieur, mais
il ne peut pas recourir à la force ; il doit se fier à son intelligence
: c'est pourquoi elle lui est si précieuse : il lui doit la conservation
de son être. Il méprise la force brute, car employer la violence
contre les êtres lui paraît d'une nature inférieure. Il ne
dépend pas de nous que nous naissions, mais, une fois nés, il
nous faut conserver cette vie. Les autres êtres ne nous appartiennent
pas ; s'il en vient en notre possession, il nous faut nous en départir.
... « La vie dépend nécessairement
du moi, de même que la nourriture dépend des êtres. Alors
même que notre moi est plein de vie, il est impossible de l'avoir tout
à fait en main. Alors même que nous sommes en parfaite union avec
les êtres, il n'est pas possible de les avoir tout à fait en main.
Si l'on pouvait disposer des êtres et de son propre moi, il serait possible
d'user librement de tout ce que le monde possède du moi et de ce qui
est hors du moi. Cela n'est possible qu'à un être très parfait
(un cheng-jen).
... « Celui qui serait capable de s'identifier avec
tout ce qui dans le monde est du moi, et avec tout ce qui est des êtres,
serait l'homme le plus parfait. Oui, c'est même là le maximum de
la perfection. »
(1) . Les six pôles sont l'est, l'ouest, le nord, le sud, le haut et le
bas. Les cinq éléments (il serait peut-être plus exact de
dire les cinq phases, car il s'agit de cinq état de la matière,
qui s'engendrent ou se dominent mutuellement) sont le méatl, le bois,
l'eau, le feu et la terre.
CHAPITRE 16 : Les désirs et la tranquillité.
... Yang Tchou dit : « Quatre choses sont
la cause de ce que l'homme n'a pas de répit dans cette vie : la première,
c'est la longévité ; la seconde, la renommée ; la troisième,
la dignité [le rang] ; et la quatrième, les biens. Ces quatre
choses engendrent chez les hommes la crainte des esprits, et la crainte des
hommes ; ils redoutent la puissance et les châtiments. Ce sont là
des " fuyards ", car, qu'ils vivent ou qu'ils périssent, leur
destin ne dépend pas d'eux.
... « Celui qui ne se rebelle pas contre
la vie, pourquoi désirerait-il encore la longévité ? Celui
qui ne se soucie pas d'avoir un renom, que lui chaut la gloire ? Celui qui n'aspire
pas à la puissance, qu'a-t-il besoin de rang et d'honneurs ? Celui qui
n'a pas soif de richesses, pourquoi rechercherait-il des biens ? Ceux-là
sont dans le vrai. Ils n'ont pas d'égaux dans le monde, leur destin dépend
d'eux-mêmes.
... « Un proverbe dit à ce sujet
: " Les gens sans alliances et sans emplois perdent la moitié de
leurs désirs passionnés. "
... « Pour les gens qui n'ont pas le souci de se
vêtir et de se nourrir, les raisons du prince et celles du ministre sont
nulles et non avenues. »
CHAPITRE 17 : Chacun à sa place.
... A Tcheou, un proverbe déclare : «
C'est tuer le paysan que de lui permettre de s'assoir (un long repos). »
Qu'il aille aux champs à l'aube, qu'il rentre à la nuit, ainsi
il agit conformément à sa nature. Il mange ses légumes
et ses racines et ses habituelles feuilles de pois, il les trouve savoureuses.
Ses muscles sont noueux et rudes, ses veines saillantes, ses membres ramassés.
Qu'on le laisse faire une grasse matinée, sur une couche molle et sous
des rideaux de soie, qu'on lui serve des mets de viande et du riz fin, des orchidées
et des oranges, il en ressentira un malaise, son corps perdra son équilibre,
la fièvre l'envahira et il tombera malade. Si les princes de Chang et
de Lou se trouvaient dans la situation de ce paysan, ils ne la supporteraient
pas non plus, même une heure. C'est pourquoi, ce que les gens de la campagne
apprécient et ce que les gens du village tiennent pour bon, il n'y a
rien au monde qui le surpasse à leurs yeux.
... Il était une fois un paysan dans le
royaume de Song ; il portait toujours des habits grossiers faits de fil de chanvre
; c'est avec peine qu'il passait l'hiver dans ces habits. Le printemps venu,
il se réchauffait au soleil. Or, il ignorait complètement qu'il
existât dans le monde de vastes demeures et des maisons chauffées,
qu'il existât des vêtements somptueux et des fourrures de renard
et de blaireau. Aussi dit-il à sa femme : « Que le soleil puisse
vous chauffer le dos, personne ne le sait. Je vais annoncer cette découverte
au seigneur et je toucherai une bonne récompense. » Un riche voisin
lui parla en ces termes : « Il était jadis un homme qui aimait
les légumes sauvages, il tenait beaucoup aux tiges d'orties, il n'avait
de louanges que pour le céleri et les lentilles et il en parla aux notables
de l'endroit. Ceux-ci en goûtèrent, mais cela leur brûlait
la bouche et leur causait des maux d'estomac. Aussi tous le raillèrent
et lui en voulurent. Il en devint honteux. Vous êtes de cette espèce-là.
»
... Yang Tchou dit : « Une maison bien pourvue,
des habits somptueux, des mets fins et de belles femmes, quand on possède
ces quatre choses, que peut-on encore demander au monde extérieur ? Posséder
tout cela et exiger davantage de l'extérieur dénote une nature
insatiable. Une nature insatiable est comme un ver rongeur dans l'économie
du monde. »
CHAPITRE 18 : Sur la fidélité et la justice.
... La fidélité ne suffit pas à
conserver la paix au prince [qu'on sert], mais elle atteint largement son but
: mettre en danger sa propre personne. La justice n'arrive pas à aider
les êtres, mais elle suffit amplement à nuire à la vie [de
qui l'observe]. Puisque la paix des grands ne trouve pas son origine dans la
fidélité, le renom de fidélité devrait disparaître.
Si les êtres trouvent leur profit ailleurs que dans la justice, le renom
de celle-ci devrait cesser.
... La paix de tous, du prince et du sujet, des
autres et de soi-même trouve son expression dans le Tao des Anciens.
CHAPITRE 19 : La réputation et son utilité.
... Yu-tseu dit : « Ceux qui renoncent à
la gloire sont sans tristesse. » Lao-tseu dit : « La réputation,
c'est l'hôte qui arrive, repart ; la réalité c'est l'hôte
qui demeure. »
... « I1 est commun de courir sans cesse
après la renommée. On y est fermement attaché au point
qu'on ne peut l'abandonner. Il est évident que la réputation n'est
pas seulement un hôte. Celui qui a un nom à l'heure actuelle, est
honoré et magnifié. Perd-on le nom ? On est vil et méprisé.
Quand on est honoré et magnifié, on en tire joie et plaisir, cependant
que d'être abaissé et méprisé provoque le chagrin
et l'amertume. Ceux-ci assombrissent la nature, alors que la joie et le plaisir
s'accordent avec la nature. Réellement ces choses tiennent ensemble.
Pourquoi renoncer à avoir un nom ? Pourquoi traiter la réputation
comme un hôte de passage ?
... « Ce qu'il faut éviter, c'est
de se tourmenter pour garder sa réputation ; si l'on se tourmente pour
garder sa réputation, gare à la ruine ! Il ne s'agira plus de
choisir entre bien-être et gêne, entre joie et souffrance. »
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Lie-tseu, "Le vrai classique du vide parfait", traduit du chinois,
présenté et annoté par Benedykt Grynpas, chez Gallimard.