... " J'ai eu plus d'occasion de pénétrer dans le mysticisme bouddhique que dans le taoïste, mais c'est un maître taoïste, Tsêng Lao-Wêng, qui m'y a plongé aussi profondément que peut l'être un individu aussi peu avancé que moi-même...
Cela eu lieu en 1947...
... ...le Maître parlait d'après une connaissance directe conférée par la pleine illumination... la seule présence de Tsêng Lao-Wêng procurait une communication directe de félicité, de coeur à coeur...
... Lao-Wêng (le vieux monsieur) n'est pas un titre habituel pour un tao-shih, mais il n'aime pas qu'on l'appelle Immortel et, pour des raisons dont il est seul juge, il préfère maintenant passer pour un laïc. Il y a même peu de gens qui se rappellent comment on l'appelait avant qu'il soit chassé de ses montagnes.
... (A cette époque il vivait) dans un quartier assez excentrique de Pékin, dans une maison qu'habitaient moins d'une demi-douzaine de taoïstes.
... (voici le récit de cette rencontre) :
... ... l'automne avait fait place à l'hiver et Pékin, sous son manteau de neige, était devenu une ville étrangement silencieuse.
... ... un rickshaw bâché... me déposa devant une maison...
... ... le portier... entrouvrit... la porte et d'un geste du menton m'indiqua un sentier qui traversait la cour. Les grandes pierres plates en avaient évidemment été balayées le jour même, mais elles étaient déjà à moitié recouvertes par les petites avalanches tombées des vieux arbres fruitiers squelettiques qui bordaient le sentier de chaque côté.
... J'aurais souhaité que ce portier si peu accueillant eût au moins la courtoisie de m'accompagner jusqu'à la maison et de m'annoncer, mais je le vis se refugier aussitôt dans sa petite loge douillette à côté du portail. Je me hâtai donc sur le sentier qu'il m'avait indiqué et, de mes poings tout gourds de froid, je me mis à tambouriner sur la porte. Personne n'apparut. Trop gelé pour me soucier des convenances, je pénétrai dans un petit salon. Il y faisait très sombre, car il ne filtrait plus guère de lumière à travers les fenêtres de papier. Mais au moins il y régnait une bonne chaleur ; une tuyauterie de tôle provenant sans doute d'un poêle dans la pièce voisine zigzaguait au plafond. A gauche devant une porte, une portière matelassée en étoffe bleue protégeait du froid la pièce voisine ; celle-ci devait être occupée, car un trait de lumière dorée se dessinait juste au-dessus du seuil. Néanmoins, avec cette lourde porte de bois épaissement capitonnée, il n'y aurait rien eu d'étonnant à ce que personne ne m'entende frapper, quelque bruit que j'aie pu faire. Comme je ne voyais aucun autre moyen de signaler mon arrivée, je me mis à crier, comme si j'avais été attendu : Wo laï-la ! ( « Me voici! » )
... Là encore il n'y eut aucune réponse. Prenant mon courage à deux mains, j'écartai la portière et je poussai la porte. Passé le seuil, je me trouvai véritablement transporté dans un autre siècle.
... A la lumière de grosses bougies de cire rouge, je vis un tableau qui aurait bien pu se situer mille ans plus tôt sous la dynastie T'ang. A part les étagères sur lesquelles s'empilaient des coffrets de livres enveloppés d'étoffes bleu pâle aux crochets d'ivoire, il n'y avait guère de meubles et ceux-ci étaient disposés de telle sorte qu'ils laissaient un grand espace libre au milieu de la pièce.
... Là, assis jambes croisées sur des coussins posés à même le sol, le dos tourné vers la porte, se tenaient trois personnages en longues robes dont le bas était replié sous eux. Le tronc bien droit, la tête à peine inclinée, ils conservaient une telle immobilité qu'aucun son, aucun mouvement ne trahissait leur respiration.
... Même d'où j'étais derrière eux, je pouvais voir que celui assis le plus près du mur en face de moi était un personnage âgé car de chaque côté de son visage descendait une luxuriante barbe blanche. Vêtu d'une robe de laïc en grossière étoffe grise, il avait noué ses cheveux en un chignon caché sous un bonnet fait à la main en souple tissu noir. Ses compagnons étaient assis derrière lui, écartés l'un de l'autre, si bien que les trois coussins de méditation formaient les sommets d'un triangle équilatéral. Je suppose que cette disposition n'avait aucune signification ésotérique, mais réservait seulement beaucoup de place à chaque méditant.
... Les deux plus jeunes portaient les robes molletonnées à col montant en soie bleu foncé dont s'habillaient à l'époque pendant l'hiver les riches commerçants de Pékin ; leurs crânes tondus montraient que c'étaient des laïcs, mais on pouvait fort bien se rendre compte qu'en matière de méditation ils n'étaient pas des amateurs. Je n'apercevais aucune icône, mais à côté du personnage barbu, des volutes de fumée s'échappaient d'un unique bâtonnet d'encens fixé dans un antique trépied.
Comme personne ne semblait s'apercevoir de ma présence, je m'assis derrière eux, jambes croisées, en prenant soin de ne faire aucun bruit. Le plancher était froid, mais il aurait été discourtois de s'asseoir sur une chaise, plus haut que les tao-shih.
... J'avais soif et j'avais froid, et j'espérais que la méditation prendrait bientôt fin. Pour passer le temps, j'étudiais une peinture à l'encre véritablement fascinante suspendue au mur. Elle représentait un Immortel taoiste traversant une rivière gelée pour se rendre à un pavilIon entouré de cèdres couverts de neige. Exécutée avec une magistrale économie de traits de pinceau, elle suggérait plutôt qu'elle ne représentait la scène, et pourtant elle la rendait plus vivante que n'aurait jamais pu y parvenir la peinture à l'huile la plus minutieusement détaillée. Que le voyageur était un Immortel était révélé non seulement par son vêtement, mais par la manière dont il semblait avancer avec une force irrésistible, sans se laisser arrêter ni par la glace glissante qui se fendait sous ses pas ni par la tourmente de neige. J'ai rarement vu un portrait si miraculeusement vivant.
... Peu à peu toutefois je cessai de m'intéresser à ce tableau, car je m'aperçus, non sans surprise, que ma fatigue et ma déception avaient été balayées par une sensation inexplicable de bien-étre et d'allégresse. Cette sensation prit même une telle intensité que si j'avais bu ou mangé quoi que ce soit depuis ces petites coupes d'eau-de-vie de pêche - dont l'effet était passé depuis des heures - j'aurais soupçonné quelqu'un d'avoir mélangé à mes aliments ou ma boisson quelque drogue à effet euphorique. Quoi qu'il en soit, personne ne semblait conscient de ma présence, et même la tasse de thé tant désirée ne s'était pas matérialisée. Je serais absolument incapable de décrire la qualité de ces sensations qui s'intensifiaient rapidement en moi, mais je me rappelle avoir souri à l'idée qu'elles pourraient bien ressembler à ce qu'éprouverait un Immortel tout récemment transmogrifie, fort conscient de l'apesanteur de son corps devenu aussi poli que du jade et de son pouvoir de s'élever sans effort parmi les nuages.
... Ce n'était certainement pas en moi-même que je pouvais en trouver la source. Au bout d'un moment je perçus ces sensations comme cette forme étonnamment intense de joie que l'on éprouve en la présence de quelqu'un parvenu à une haute réalisation mystique. Si la joie intérieure d'un tel sage peut se communiquer à autrui avec une telle force, comment imaginer la félicité qui doit jaillir dans le sage lui-même ? Peut-être les écrivains taoïstes qui parlent d'Immortels planant en toute sécurité au-dessus des mers et des montagnes suggéraient-ils en un langage voilé ces mêmes sensations dont quelques émanations filtraient alors jusqu'à moi.
... Ma soif avait disparu. Et aussi ma gêne à devoir expliquer mon intrusion dans cette pièce. A leur place s'était installé une sorte de bonheur délicieux qui ne s'attachait à rien en particulier, une impression aussi - aucunement inquiétante, alors qu'elle aurait du l'être ! - que l'univers entier, beau, brillant et admirablement ordonné, était, je ne sais comment, tout entier contenu dans les étroites limites de mon crâne. Tout ce que je viens d'écrire n'exprime qu'en bien faible partie la richesse de cette expérience. Mais brusquement elle cessa à l'instant même où elle paraissait devoir atteindre un sommet fabuleux !
... Une fois le batonnet d'encens complètement consumé, le vieillard avait fait un mouvement et donne un petit coup sur une clochette de bronze que je ne pouvais pas voir. De légers mouvements chez les autres méditants montrèrent qu'ils redescendaient sur un plan normal de conscience, et qu'ils s'y adaptaient avant de se relever. Quant à ma propre « chute », elle avait été soudaine et brutale ; toute la source de ma joie avait été comme déconnectée. Quand s'éteignirent les dernières vibrations de la clochette - peut-être un gong - j'étais redevenu ce que j'étais auparavant : assez las, terriblement assoiffé, et troublé d'avoir ainsi fait intrusion dans cette salle de méditation.
... Les tao-shih se levèrent de leurs coussins et se tournèrent vers moi, sans manifester la moindre surprise de voir un intrus - et un « diable occidental » par-dessus le marché - qui se relevait devant eux avec tant de maladresse. D'un sourire, les deux plus jeunes me souhaitèrent la bienvenue. Quant au vieillard à barbe blanche, il s'avança vers moi et tendit brusquement le bras pour m'empêcher de me prosterner comme l'exigeait l'étiquette.
... « Pas de cérémonie, je vous en prie ! Asseyez-vous et mettez-vous à votre aise. Le thé va venir... »
... ... Il m'indiqua une chaise et en prit une pour lui, juste assez éloignée de la mienne pour placer une petite table, sur laquelle un de ses disciples vint déposer deux bols de thé vert pâle. Cette proximité eut pour effet de me rendre un peu de la sérénité joyeuse que j'avais éprouvée auparavant...
... Le thé était servi dans des coupes d'apparence banale qu'un attentif disciple remplissait au fur et à mesure. Il était trop exquis pour qu'on puisse le boire sans faire quelques commentaires. Tsêng Lao-wêng, content de ce que j'en apprécie la couleur et la saveur, m'expliqua de quelle province il provenait, sur quelle montagne les minces feuilles vertes avaient été cueillies, comment elles avaient été infusées dans de la neige fondue, car l'eau de la ville ne convenait pas à leur parfum délicat. Puis il me demanda :
... « C'est très flatteur pour moi que vous vous soyez donné toute cette peine pour venir me voir. En quoi pourrais-je vous être utile ? ... »
... « Vénérable... la plupart de mes maîtres sont des bouddhistes et... pour cette raison j'ignore ce qu'entendent les taoïstes par sagesse ou par illumination ; je ne connais pas leurs méthodes pour s'approcher du Tao.
... - Comme c'est curieux ! répliqua-t-il en riant. Peut-il donc y avoir deux espèces de sagesse, deux espèces d'illumination, une bouddhique et une taoïste ? L'expérience de la vérité ne doit-elle pas indubitablement être la même pour tous ? Quant à s'approcher du Tao, vous pouvez être certain que non seulement les bouddhistes, mais même les bourreaux et les démons en sont aussi proches qu'il est possible de l'être. La seule chose impossible est de s'en écarter, ne serait-ce que de l'épaisseur d'un doigt. Supposez-vous que certains, ce vieillard-ci par exemple, en soient plus près que d'autres ? Un oiseau est-il plus proche de l'air qu'un chat ou une tortue ? Le Tao est plus près de vous que le nez au milieu de votre figure ; c'est seulement parce que vous pouvez vous pincer le nez que vous ne vous en rendez pas compte. Demander comment nous cherchons à nous approcher du Tao, c'est comme demander à un poisson qui nage dans les profondeurs comment il cherche à s'approcher de l'eau. Tout ce qu'il faut, c'est reconnaître ce qui dès le début a existé au-dedans, au-dehors et partout. Comprenez-vous ?
... - Oui, je crois comprendre. Mes maîtres bouddhistes m'ont bien enseigné que l'on n'atteint pas la libération, mais que l'on arrive seulement à reconnaître ce que l'on a toujours été depuis l'origine.
... - Excellent, excellent ! Alors vos maîtres sont de vrais sages. Et vous êtes leur digne disciple. Mais dans ces conditions, pourquoi braver ce froid cinglant tout simplement pour venir voir un vieux bonhomme qui n'a rien de particulier ? Vous en auriez appris tout autant en restant au coin de votre feu. »
... S'il insistait tant sur le 'vieux bonhomme' tout ordinaire, ce n'était pas par une modestie exagérée, mais parce qu'il jouait sur le sens de son nom Lao-wêng.
... « Vénérable, ne vous moquez pas de moi! J'accepte ce que vous dites, que les vrais sages se proposent tous le même but. Cependant, ici même, en Chine, il y a des bouddhistes et il y a aussi des taoïstes. Et il est bien clair qu'ils ne sont pas identiques. Puisque le but est le même, c'est donc par leurs méthodes pour y parvenir qu'ils diffèrent les uns des autres.
... - Alors ce dont vous avez soif, ce n'est pas la sagesse, mais des connaissances ! Quel dommage ! La sagesse est presque aussi satisfaisante qu'une bonne bouillie de millet. Tandis que la connaissance a moins de corps que de l'eau tiède versée sur de vieilles feuilles de thé. Mais puisque c'est cela que vous êtes venu me demander de vous servir, je vais vous en donner autant qu'en pourrait contenir votre ventre si maltraité. Je me demande quelle sorte de vieilles feuilles de thé les bouddhistes peuvent employer. Nous autres taoïstes, nous en utilisons de toutes sortes.
... Il y en a parmi nous qui avalent des boulettes de médicaments grosses comme des oeufs de pigeon, qui ingurgitent des cruches entières de toniques, qui se nourrissent de mets fort peu appétissants, qui prennent des bains à des intervalles déterminés par une arithmétique ésoterique, qui inspirent et expirent comme des dragons asthmatiques, qui font de grands sauts comme des porte-étendard mandchous se préparant à la bataille - et toutes ces choses pénibles pour prolonger leur vie de quelques dizaines d'années ! A quoi cela sert-il ? Disposer de plus de temps pour trouver ce qui n'a jamais été perdu ! Il y a aussi ces pieux tao-shih qui, du crépuscule à l'aube, martèlent avec leurs maillets des tambours de bois recouverts de peau de poisson en ahanant des liturgies comme des malades atteints de choléra en train d'expulser des excréments liquides.
... Tous ces gens sont des pénitents qui aspirent ardemment à se décharger d'un fardeau qu'ils n'ont jamais porté ! Ils font tout ce que l'on pourrait imaginer, y compris avaler des pilules faites des fluides vitaux secrétés par le sexe opposé au leur, allumer dans leur ventre des feux pour faire bouillir des chaudrons alchimiques.
... Ils font tout et tout - excepté rester tranquillement assis et regarder en eux-mêmes. Si vous voulez vraiment une liste complète des méthodes taoïstes, il me faudra des heures pour vous décrire toutes ces folies.
... Ceux qui utilisent ces techniques ressemblent à des ruisseaux de montagnes qui sont à un millier de lieux de la mer. Comme ils jacassent, gargouillent, bouillonnent, se hatent et puis lanternent, et se jettent de façon spectaculaire dans de profonds précipices ! Avec quelle colère ces ruisseaux se fracassent sur les gros blocs de pierre puis sucent leurs proies dans de traitreux tourbillons !
... Mais au fur et à mesure que le cours d'eau s'élargit, il s'apaise et prend conscience de son but. Il devient une rivière. Alors, quel calme, quel silence ! Avec quelle majesté il avance vers sa destination, sans plus donner l'impression de rapidité ; à l'approche de l'océan, la rivière paraît même ne plus bouger.
... Si les bruyants torrents de montagne font penser aux gens qui parlent du Tao et qui font montre de méthodes spectaculaires, les rivières rappellent les hommes experimentés, taciturnes, qui agissent peu, mais de façon décisive ; extérieurement immobiles, ils avancent pourtant bien plus vite que vous ne pouvez le soupçonner.
... Vos maîtres vous ont offert la sagesse ; alors pourquoi perdre votre temps à acquérir des connaissances ? Des méthodes ! Des approches ! Est-ce que le timonier de la jonque qui part vers le large, ses voiles toutes gonflées par le vent, se casse la tête en pensant à d'autres modes de propulsion, rames, godilles, gaffes, toulines, moteurs et tout le reste ? N'importe quel vaisseau suffit pour vous conduire au seul et unique océan - à moins qu'il ne fasse naufrage ou vous jette par-dessus bord. Maintenant comprenez-vous ? »
... Oui, je le comprenais, bien que pas avec une compréhension directe fermement enracinée dans une expérience intuitive comparable à la sienne. Mais, esperant que sa voix, jamais bien loin du rire, continuerait encore longtemps, long temps, à se faire entendre, je fis semblant d'être un peu perdu. De même que son esprit, plongé dans la félicité de la méditation, m'avait communiqué un peu de sa joie, il émanait maintenant de lui une chaleur, une gaieté, qui me donnaient envie de rire, de chanter, de danser, de crier que tout est à jamais ce que ce devrait être - si seulement nous pouvions tout de suite nous frotter les yeux. J'aurais pu l'écouter avidement pendant des heures, pendant des jours.
... Submergé par un amour et une admiration dont ses paroles n'étaient responsables qu'en partie, je ne me doutais pas qu'il me réservait un don encore plus précieux, un don que je conserverais encore après que je ne serais plus en cette présence magique. C'était le secret même que m'avait refusé l'Abbé de l'Ermitage de l'Esprit de la Vallée, parce que l'Abbé en jugeait le mystère trop sacré pour être révélé à la légère (Cf. page 196).
... Ce que disait Tsêng Lao-wêng des rivières qui s'écoulent dans l'Océan me rappela la belle formule par laquelle Sir Edwin Arnold exprima le mystère du Nirvâna : « la goutte de rosée qui glisse dans la mer étincelante ». J'y voyais depuis longtemps une description poétique de cet instant où le prétendu individu, enfin libéré des chaînes de l'égo, se fond dans le Tao, dans le Vide. Je savais que c'était une expérience d'une intense béatitude, mais ce fut Tsêng Lao-wêng qui alors m'en révéla toute l'éblouissante splendeur dans des termes qui me firent battre le Coeur. Je me suis demandé ensuite si Sir Edwin Arnold avait lui-même saisi toute la portée de sa phrase.
... A un moment où Tsêng Lao-wêng s'était interrompu comme s'il attendait que je parle, je lui traduisis ce beau vers. J'en fus recompensé par un sourire où le plaisir se mêlait à la surprise. L'oeil brillant, il me répondit : « Mes compatriotes ont tort de considérer comme des barbares les peuples de l'Océan occidental. L'image de votre poète est perspicace, exaltante ! Cependant elle ne saisit pas tout l'ensemble. En effet, lorsqu'une petite masse d'eau entre dans une plus grande les deux restent certes inséparables, mais la petite ne constitue alors qu'un fragment de l'ensemble. Considérez au contraire le Tao, qui transcende à la fois le fini et l'infini. Puisque le Tao est Tout, et que rien ne lui est extérieur, puis que sa multiplicité et son unicité sont identiques, lorsqu'un être fini laisse tomber l'illusion d'une existence séparée, il n'est pas perdu dans le Tao comme une goutte de rosée qui se fond dans la mer ; du fait même qu'il rejette ses limitations imaginaires, il devient immesurable. N'étant plus lié par les catégories de ce monde que sont le tout et la partie, il découvre qu'il est coextensif avec le Tao. Plongez le fini dans l'infini, et bien qu'il ne reste qu'un, le fini, loin d'en être diminué, assume la stature de l'infini. Ceux qui ne sont que logiciens n'approuveront pas, mais si vous percevez la signification cachée, vous rirez de leurs arguties enfantines. Votre perception vous mettra face à face avec le véritable secret chéri par tous les sages accomplis - un secret glorieux, éblouissant, vaste, à peine concevable ! L'esprit de celui qui revient à la Source devient la Source. Votre propre esprit, par exemple, est destiné à devenir l'univers ! »
... Ses yeux agés et sages, qu'animait alors une joyeuse gaieté, transperçaient les miens. Pendant un bref instant je pus partager l'immensité de sa vision intérieure. La félicité éprouvée était si bouleversante que je fus contraint d'abaisser mon regard. Pour quelqu'un d'aussi peu préparé que je l'étais, une prolongation de cet éclair de vision illimitée aurait été plus que ne pouvaient soutenir la chair et le sang. "
(John Blofeld, LE TAOÏSME VIVANT, Traduit de l'anglais par Jean Herbert, Éditions Albin Michel, collection Spiritualités vivantes) ... retour à l'index