LES PHILOSOPHES TAOISTES

YANG TSEU

 

1. SUR YANG TCHOU

Préface au Lie tseu, Le Vrai Classique du vide parfait.

... Yang Tchou, aussi appelé Yang-tseu, c'est à dire Maître Yang, ou encore (Yang Jong, son nom honorifique étant) Yang Tseu-kiu, est le second personnage en ordre d'importance, que nous rencontrons dans Le Vrai Classique (ou Canon) du vide parfait.
... D'ailleurs, tout le livre VII porte son nom et lui est consacré. On trouve encore, dans les autres livres, quelques chapitres épars qui se rapportent à Yang Tchou.
... C'est à tort que les fragments qui le concernent sont insérés comme taoïstes dans l'ouvrage de Lie-tseu ; il n'utilise que très rarement le terme de Tao, et encore, dans un sens physique d'où est bannie l'ombre même d'un sentiment religieux, ou plus simplement transcendantal qui caractérise - ce dernier surtout - l'esprit des taoïstes classiques.
... Il n'est pas impossible que l'insertion d'écrits de Yang Tchou (ou sur Yang Tchou) dans le Lie-tseu, provienne de ce qu'il participe avec ce dernier à un sentiment aigu du déterminisme lié à un naturisme substantiel. (1)
... Ce qui nous reste du système de Yang Tchou et de son école, ce sont les fragments contenus dans le Lie-tseu. (2)

(1) . Notons d'ailleurs que ces deux éléments se retrouvent à l'origine de toute la pensée chinoise. Le fait de rencontrer un tel état d'esprit est encore un argument en faveur de l'antiquité de Yang Tchou.
(2) . Il s'agit du livre VII de Lie-tseu, p. 533 563. Le texte chinois est divisé en livres. Pour faciliter la " présentation ", on établit des chapitres, selon les fragments, d'où certaines différences dans la numérotation d'un ouvrage à l'autre.

... En ce qui concerne la vie de Maître Yang, nous la reconstituons en grande partie grâce aux échos recueillis dans le texte qui nous occupe. En tout cas, la question se pose : comment se fait-il qu'une philosophie aussi outrée d'égoïsme et d'épicurisme - sur son déclin - ait pu s'insérer dans cette oeuvre ?
... Malgré les quelques concordances que nous avons relevées plus haut, cette doctrine ne peut faire bon ménage avec le quiétisme de Lie-tseu, ni avec les dits d'un Yu Hiong ou d'un Ki de Hia (p.688) qui, sans être le moins du monde des taoïstes classiques, ont, par un certain aspect métaphysique de leurs pensées, quelques motifs de voisiner avec Lie-tseu et son école, dont on n'ignore ni le souci métaphysique, ni la propension à s'annexer tout les anciens penseurs indépendants, pour autant qu'ils aient marqué un intérêt pour la spéculation.
... Peut être les parties de Yang Tchou qu'on trouve chez Lie-tseu ne sont elles que des fragments de l'oeuvre ou de l'école de Yang Tchou qui aurait échoué là. Comment se serait faite l'annexion ? On peut hasarder plusieurs hypothèses, dont celle d'un double Yang Tchou. Que l'on considère les fragments du livre VII et ceux qui sont dispersés dans les autres livres, une différence de ton apparaît assez nettement.
... Les premiers sont très éloignés de l'esprit du taoïsme classique ; quant aux seconds, ils ont indéniablement un caractère taoïsant. Yang Tchou nous y est montré comme un modeste disciple de Lao-tseu, un peu malhabile mais plein de bonne volonté, essayant de se guérir de sa suffisance sur le conseil de Lao tseu.
... Cette humilité n'est elle pas, par antiphrase, un écho de son égoïsme (liv. VII, 15) ? Ailleurs, il proclame une humilité toute taoïste : " Vivez en sages ! Alors vous n'agirez pas comme si vous étiez conscients de vos agissements de sages " (liv. II, 16, p. 412). Son déterminisme, selon lequel il y a un temps pour vivre et un temps pour mourir (liv. IV, 9), et son fatalisme : " les choses sont ainsi et il ne faut pas chercher à connaître ce qui est naturellement ainsi ; c'est le destin " (liv. VI, 8, p.521), expliquent que les taoïstes aient été tentés d'en faire un des leurs. Parmi les fragments qui ne sont pas réunis dans le livre VII, nous voyons se dresser un Yang Tchou dont nous comprenons parfaitement l'annexion par les taoïstes, comme le montrent les quelques citations données plus haut.
... Là où s'opère la bifurcation entre le Yang Tchou de la légende, taoïste et disciple de Lao tseu, et le Yang Tchou historique que nous montre le livre VII, c'est sur le scepticisme général, proclamé par le second et que reprend le premier dans le récit sur la " multiplicité des voies " (liv. VIII, 23).
... Quoiqu'il en soit, pour les taoïstes Tchouang-tseu (XXVII, 6) et Lie-tseu, Yang Tchou paraît être un disciple de Lao-tseu. Cet avis fut également partagé par Tchou Hi, le grand philosophe de la période Song. Ce qui pourrait expliquer cette " annexion ", c'est que de son vivant, Yang Tchou n'a jamais entretenu de polémique avec ses contemporains. Il était trop indifférent pour celà, non seulement vis à vis de la morale, mais aussi envers la politique (liv.VII, 13).
... Enfin, selon Hou Che (Esquisse de la philosophie chinoise, Chang-hai, 1947, p. 176), le livre VII de Lie-tseu contient des notes et des maximes authentiques de Yang Tchou qui circulèrent avant la composition du Vrai Classique du vide parfait et qu'un compilateur, par zèle ou manque d'esprit critique ce qui n'est d'ailleurs pas contradictoire, aurait ajouté au texte du philosophe taoïste. Pour notre part, nous ajouterons que ce sont les fragments non compris dans le livre VII et qui sont les plus taoïsants qui auraient pu servir d'amorce à cette confusion.

... Yang Tchou serait originaire de Wei (à l'époque des Royaumes combattants). Certains, nous l'avons vu, en font un disciple de Lao-tseu et le placent en conséquence au VIIe ou au VIe siècle avant Jésus-Christ. Pour d'autres (se basant sur des discussions avec des disciples de Mei Ti, Mö Ti cf. Livre VIII), il serait postérieur à Mö Ti (entre le Ve et le IVe siècle av. J.-C.). (3)

(3). Mö Ti, philosophe chinois, fondateur d'une école à tendance socialisante, égalitariste, pacifiste. Avec les taoïstes et les disciples de Yang Tchou, il sera violemment critiqué par l'orthodoxe Meng tseu. Mô Ti préconisait l'amour universel, la proscription de la musique (parce que corruptrice), des rites funéraires (parce que trop coûteux), un gouvernement pour le peuple et des réformes sociales. Il faisait crédit à la vieille religion, pour celà seulement que le peuple y croyait. Son école a donné naissance au premier courant logicien et dialecticien en chine.

... D'autre encore le font vivre à la fin du IVe et au début du IIIe siècle avant notre ère, puisque sa doctrine, toute nouvelle à l'époque, lui vaut des critiques acerbes de Meng-tseu, le grand disciple de Confucius, qui cite en fait non pas directement Yang Tchou, mais un de ses disciples. Lie-tseu excepté, qui ne fut édité que bien après Meng-tseu, on ne possède d'indications sur Yang Tchou et son école que par Meng-tseu. La critique qu'il en fait consiste à dire que certains ne se seraient pas arraché un seul cheveu s'ils devaient avec cela être utiles au monde (J. Legge, Mencius, p.464). Quand on connait l'altruisme qui est un des fondements de la doctrine de Meng-tseu, on comprend que cette attitude l'ait choqué. Or ce reproche est fondé. Nous trouvons en effet au livre VII, chapitre 11 (p.549), ce passage : " Po-tch'eng Tseu-kao n'aurait même pas donné un cheveux pour être utile aux êtres. Il abandonna son royaume et alla cultiver son champ dans la solitude. Yu le Grand se donna tout entier, sans aucun profit pour lui même. Son corps tout entier devint comme du bois desséché. Les hommes de l'Antiquité ne se seraient pas privés d'un cheveu pour aider autrui. "
... Ainsi Meng-tseu critique bien une opinion émise par Yang Tchou, sans le citer il est vrai. On sait que les disciples de ce dernier se montrèrent nettement plus violents et plus emportés dans leur langage que leur maître. Celui-ci a beau être un épicurien, un égocentrique et un pessimiste, il garde par devers soi une bonté spontanée. Bien qu'il s'élève avec force contre l'altruisme excessif et la folie de l'auto-sacrifice, ne dit-il pas : « Les anciens avaient pour maxime qu'il fallait que les hommes montrassent durant leur vie une pitié mutuelle pour pouvoir renoncer dans la mort les uns aux autres. » Bref, force nous est de reconnaître que toute tentative de fixer une date, ou même une époque, à la carrière de Yang Tchou est une entreprise fort hasardeuse.
... Cette incertitude pourrait seulement indiquer qu'on se trouve devant un personnage remontant suffisamment loin dans l'histoire de la pensée chinoise pour que naisse une si grande confusion quant aux circonstances de sa vie. Il est peu vraisemblable en effet qu'un peuple si soucieux d'histoire ait pu laisser subsister des lacunes aussi importantes, si Yang Tchou avait vécu à une époque où les lettrés chinois mettaient déjà tout par écrit, et avec quel soin ! Il est raisonnable au contraire de croire que ce n'est que bien après sa mort que furent recueillis des échos d'une voix depuis longtemps éteinte, ce qui aura d'ailleurs facilité la mainmise taoïste."

 

2. PREFACE AU LIE TSEU (par Etiemble)

... ... le compilateur de ces logia, ouvert au monde de son temps, à toutes les tendances de la pensée chinoise, fait à Yang Tchou l'honneur d'un livre (VII, p.533 563.) et de nombreux autres fragments. Yang Tchou, oui ! Pour A. C. Graham, " le chapitre Yang Tchou est à ce point différent du reste du Lie-tseu qu'il doit être l'oeuvre d'une autre main, bien qu'il date probablement de la même époque (IIIe ou IVe siècle de notre comput). Le message en est très simple : la vie est courte, et les seules bonnes raisons de vivre sont la musique, les femmes, les beaux vêtements et les mets savoureux. Le personnage auquel se réfèrent ces anecdotes et paraboles aurait vécu quelque part vers 350 et l'on ne sait rien de son enseignement. Dédaigneux des honneurs, de la richesse, de la puissance, de la gloire, hédoniste (hédonisme: doctrine axée sur la recherche du plaisir), soit ; épicurien (qui recherche et apprécie les jouissances de la vie) qui ne cille pas lui non plus devant la mort, il ne répugne pas à raisonner. Graham va jusqu'à suggérer que Yang Tchou pourrait être le seul penseur chinois pour lequel notre concept de " liberté " aurait eu quelque sens et quelque séduction. Cape diem, aurea mediocritas, " laisser les morts ensevelir les morts ", tout cela nous dit quelque chose et que, n'en déplaise aux racistes, les hommes, sous tous les cieux, et quelque soit la structure de leur langage, savent élaborer les mêmes pensées, les mêmes systèmes philosophiques. Jouisseur tempéré, Yang Tchou n'est en rien l'égoïste : favorisé de quelque richesse, Touan Mou distribue à sa parentèle, à ses voisins, au pays entier, l'excédent de ses trésors ; à soixante ans, il se défait de tout ce qui lui reste. A tel point que, malade, il n'avait plus de quoi acquérir les remèdes indispensables : que, mort, il ne laissa pas de quoi l'enterrer. Voilà celui qu'admire notre Yang Tchou.
... Cet hédoniste cache donc un altruiste (bienveillant envers autrui) : le bien être qu'il se cherche, il cherche à en doter autrui. Etant donné que nul autre chapitre du Lie-tseu ne célèbre l'hédonisme, que ni les idées, ni le vocabulaire n'appartiennent au fonds taoïste, quel motif a pu inviter le rédacteur de ce Canon à y inclure cet en dehors, ce joyeux lascar désespéré qui chante à sa guise notre rengaine : " Nous avons tout' la vie pour nous amuser, nous aurons tout' la mort pour nous reposer. " A mon sens, le compilateur taoïsant, mais libéral, du Lie-tseu veut célébrer quand même un homme qui, sans se réclamer du Tao, découvre en soi, par d'autres voies, et selon une tout autre métaphysique, la sérénité du sage selon Tchouang-tseu, ou Lao-tseu. Ne lit-on pas en quelque endroit que Yang Tchou demande à Lao-tseu de l'éclairer, et choisit de lui obéir ? Syncrétisme une fois de plus ; annexion indulgente et, comme celle de Maître K'ong, inspirée par la tolérence du généreux. Qu'il nous est proche, cet épicurien qui découvre en stoïcien (courageux, ferme dans l'adversité) qu'il y a les choses qui dépendent de nous, et celles qui n'en dépendant pas : (traduction en grec), ce que le chinois traduit exactement : ming tsai wai. (p. LXXVIII à LXXX)

 

3. TCHOUANG TSEU : livre XXVII, (chapitre VII : Yang Tchou).

(extrait de "L'Oeuvre complète", traduit par Liou Kia-Hway)

LES PAROLES RÉVÉLATRICES (1)

(1) On pourrait traduire aussi " allégories ". Dans tout ce paragraphe, Tchouang tseu définit une rhétorique, sa rhétorique. Selon cette rhétorique les " paroles révélatrices " ou paroles yu-yen sont des allégories paradoxales, qu'on les mettent dans la bouche de personnages historiques ou de héros imaginés et imaginaires ; cependant que " les paroles de poids ", tchong-yen (à moins qu'avec Burton Watson on ne lise tch'ong-yen et alors qu'on ne traduise : paroles réitérées), seraient celles que profèrent les individus disposant d'une grande autorité.

... Les paroles révélatrices contiennent neuf dixièmes de vérité ; les paroles de poids en contiennent sept dixièmes ; les paroles de circonstance (2) surgissent tous les jours, conformément à la loi naturelle.
... Les paroles révélatrices ont neuf dixièmes de vérité parce qu'elles s'appuient sur quelque chose d'extérieur. Par exemple, le père ne peut pas servir d'entremetteur pour son propre fils, car sa louange n'égale jamais celle d'un autre que lui. Celà ne tient pas à une erreur du père, mais à celle de tout autre homme. Chacun tend à penser ainsi : ce qui est identique à mon opinion, je l'approuve ; ce qui n'est pas identique à mon opinion, je m'y oppose ; l'opinion identique à la mienne, je l'estime vraie ; l'opinion différente de la mienne, je la juge fausse.
... Les paroles de poids contiennent sept dixièmes de vérité parce qu'elles ont été dites par des anciens eux mêmes qui sont nos aînés. Mais ce qu'ils disent manque d'ordre et d'autorité, ce n'est pas parce qu'ils sont des anciens qu'ils peuvent être considérés comme nos aînés. N'étant alors pas nos véritables aînés, ils n'apportent rien au Tao humain ; ce ne sont que des gens périmés.
... Les paroles de circonstance qui s'écoulent tous les jours comme d'un vase qui déborde conformément à la loi naturelle, se multiplient constamment afin de pouvoir s'adapter à toutes les circonstances changeantes de la vie humaine.
... Celui qui ne parle pas s'identifie avec la vérité première. L'identification métaphysique et la parole ne sont pas identiques. La parole et l'identification métaphysique ne sont pas identiques. C'est pourquoi on dit : " Ne parlez pas. " Si celui qui parle sans parole parle toute sa vie, on ne considère pas qu'il ait parlé ; s'il ne parle pas pendant toute sa vie, on ne considère pas qu'il n'ait jamais parlé.
... Certaines choses sur lesquelles on prend appui sont possibles, d'autres ne le sont pas ; certaines choses sur lesquelles on prend son appui sont vraies, d'autres ne le sont pas. Comment dire oui à une chose ? On dit oui à une chose qui est. Comment dire non à une chose ? On dit non à une chose qui n'est pas. Comment juger ce qui est possible ? On considère comme possible une chose qui est possible. Comment juger ce qui n'est pas possible ? On considère comme impossible une chose qui n'est pas possible. Toute chose a sa vérité ; toute chose a sa possibilité. Il n'est rien qui n'ait sa vérité ; il n'est rien qui n'est sa possibilité. Mais qui peut avoir une vision durable de l'univers changeant sans cesse, sinon celui dont les paroles varient quotidiennement, conformément à la loi naturelle ?
... Toutes les choses du monde naissent d'un germe, qui se métamorphose incessament. Leur commencement et leur fin sont comme un cercle dont l'ordre n'a pas de terme. Ce cycle des commencements et des fins s'appelle le Tour du Ciel (1). Le Tour du Ciel, c'est la loi de la nature.

(2) Les " paroles de circonstance " ou plus littéralement " les paroles comme les vases à bascules " tche yen, tche désignant un vase qui se renverse quand il est plein d'eau et se redresse quand il est vide. Pareil à ce vase, le sage sait adapter ses paroles au flot mouvant des circonstances.
(1) Le ciel (la nature) est comme le tour du potier.


... Tchouang-tseu déclara à Houei-tseu qu'en soixante année de vie, K'ong tseu changea soixante fois d'opinion et que ce qu'il avait affirmé au début, il avait fini par le nier. Qui sait si la vérité pour un homme de soixante ans ne se présente pas très exactement comme ce qui fut pour lui une erreur pendant cinquante neuf ans ?
... Houei-tseu répondit : « K'ong-tseu est quelqu'un qui ne cesse d'aiguillonner sa volonté et d'appliquer son intelligence.
... - K'ong-tseu a déjà renoncé à cela, dit Tchouang-tseu, mais tu n'en dis rien. En effet, il a dit ceci : " Tout homme a reçu ses dispositions naturelles de la grande racine, seul celui qui retrouve son essence originelle vivra. " En revanche, celui qui chante en mesure, parle selon la règle, explique l'intérêt et la justice, distingue la vérité de l'erreur, celui là ne peut convaincre que l'intelligence discursive des autres. Si seulement vous parveniez à conquérir le coeur des hommes, à les rendre incapables de se révolter, et à rétablir ainsi la paix du monde ! Foin de discours ! Comment pourrions-nous nous comparer à Maître K'ong ? »


... Deux fois Tseng-tseu fut fonctionnaire, deux fois son état d'âme changea. Voici ce qu'il en a dit : « Durant ma première charge, j'eus un traitement de dix neuf boisseaux de grains, mes parents encore vivants pouvaient en profiter : je remplis ma charge avec joie. Durant la seconde, j'eus un traitement de dix neuf cent mille boisseaux, mais mes parents défunts ne pouvaient plus en profiter je remplis cette charge avec tristesse. »
... Les disciples demandèrent à Tchong-ni : « Peut on considérer que Tseng-tseu ne fut coupable d'aucun attachement extérieur ?
... - Il avait pourtant quelque attachement, répondit le Maître, car s'il n'en avait pas eu, comment aurait-il éprouvé du chagrin ? Celui qui est sans attachement ne trouve pas plus de différence entre dix neuf boisseaux et dix neuf cent mille boisseaux que quelqu'un n'en voit entre le héron et le cousin qui passent devant lui. »


... Yen-tch'eng Tseu-yeou dit à Tong-kouo Tseu-ki : « Depuis que j'apprends votre doctrine, je suis passé par les états suivants : au bout d'un an j'était comme un paysan ; au bout de deux ans, je fus docile ; au bout de trois ans, je compris ; au bout de quatre ans, je m'identifiais aux êtres ; au bout de cinq ans, les êtres vinrent à moi ; au bout de six ans, l'esprit pénétra en moi ; au bout de sept ans, le ciel m'avait parachevé ; au bout de huit ans, j'avais oublié la mort et la vie ; au bout de neuf ans, j'avais saisi la grande merveille. »


... L'homme qui s'éfforce d'agir provoque sa mort, aussi recommande-t-on la vertu de désintéressement, car l'égoïsme qui ne compte que sur soi-même mène à la mort. La vie relève du principe de la lumière ; elle ne dépend pas de nous mêmes. Mais tout cela est-il absolument vrai ? Qu'est ce qui favorise la vie ? Qu'est ce qui ne la favorise pas la vie ? Le ciel a ses nombres réguliers ; la terre a ses territoires occupés par les hommes. Mais puis-je découvrir la cause de tout cela ? Si personne ne peut connaître la fin ultime du monde, comment peut-on supposer que le destin n'existe pas ? Si personne ne peut connaître le commencement premier, comment peut-on supposer que le destin existe effectivement ? Si les êtres peuvent communiquer entre eux, comment peut-on supposer que les esprits n'existent pas ? Si les êtres ne peuvent pas communiquer entre eux, comment peut-on admettre que les esprits existent ?


... L'Ombre de l'ombre (ou peut être "la pénombre". Cet alinéa reprend un fragment du chapitre II.) interrogea l'ombre : « Tout à l'heure tu te baissais, et maintenant tu te redresses ; tout à l'heure tes cheveux étaient noués, et maintenant ils sont épars ; tout à l'heure tu étais assise, et maintenant tu es debout ; tout à l'heure tu marchais, et maintenant te voilà arrêtée. Pourquoi tout celà ? »
... L'ombre lui répondit : « Pourquoi toutes ces menues questions ? Je suis ainsi sans savoir pourquoi. Je suis comme l'enveloppe d'où est sortie la cigale, comme la peau dont le serpent s'est dépouillé. Je ressemble au corps, mais ne m'identifie pas avec lui. A la lumière du feu et du jour, j'apparais ; quand viennent l'obscurité et la nuit, je disparais. Est ce que je dépends du corps ? D'ailleurs le corps ne dépend-il pas de quelque chose d'autre ? Quand il vient, je viens, quand il s'en va, je m'en vais. S'il se meut, je me meus. Comment peut-on interroger ce qui est sans cesse en mouvement ? »


... Yang Tseu-kiu allait à P'ei dans le sud, et Lao Tseu à Ts'in dans l'Ouest ; ils se rencontrèrent dans la campagne du royaume de Leang.
... Chemin faisant, Lao tseu leva les yeux au ciel et dit en soupirant : « Je croyais que vous étiez amendable, mais je m'aperçois que vous ne l'êtes pas. » Yang Tseu-kiu ne répondit pas. Quand ils furent arrivés à l'auberge, Yang Tseu-kiu présenta à Lao-tseu une cuvette pour se rincer la bouche, la serviette de toilette et le peigne. Puis, ayant ôté ses scandales devant la porte, il s'avança sur les genoux jusque devant Lao-tseu et lui dit : « Tout à l'heure, j'avais voulu vous interroger, mais vous marchiez et le temps manquait ; je n'ai donc pas osé vous retarder. Maintenant que vous avez du loisir, permettez-moi de vous demander quelle est mon erreur ?
... - Vous montrez du dédain et de la fierté dans vos regards, dit Lao-tseu. Qui oserait vivre avec vous ? La candeur suprême apparaît comme souillée ; la vertu surabondante apparaît comme insuffisante. (voyez le Tao-tö king, XLI, pour des idées voisines.)
... - J'écoute avec respect votre leçon », dit Yang Tseu-kiu dont le visage changea sous l'impression de la honte.
... Lorsque Yang Tseu-kiu était arrivé à l'auberge, tous s'étaient rassemblés pour l'accueillir. L'aubergiste avait tenu sa natte, la femme de l'aubergiste lui avait présenté la serviette de toilette et le peigne. A sa vue, tous s'étaient levés, le cuisinier avait quitté ses fourneaux. Mais quand il revint après son entretien avec Lao-tseu, les gens de l'auberge lui disputèrent sa natte.

 

4. LIE TSEU :

(extrait de "Le Vrai Classique du vide parfait", traduit par Benedykt Grynpas)

Livre Premier

T'IEN JOUEI : CÉLESTE PRÉSAGE

CHAPITRE 9 : Sur la mort.

... Tseu-kong, fatigué de l'étude, dit à Tchong-ni : « Je désire trouver le repos. » Tchong-ni dit : « La vie ne connaît pas le repos. » L'autre repris : « Alors, il n'y a pas de repos pour moi ? - Certes oui, dit Tchong-ni, regarde là dans ce champ ces tombeaux, et reconnais où se trouve le repos. »
... Tseu-kong dit : « Grande est la mort, repos de l'homme supérieur, soumission des médiocres ! » Tchong-ni ajouta : « Sseu (prénom de Tseu-kong), tu parles bien. Les hommes, en général, n'aiment parler de la vie qu'en termes de plaisir et ils oublient son amertume. Ils savent que la vieillesse est décrépitude, et ils oublient qu'elle apporte aussi la paix. Ils reconnaissent la tristesse de la mort et ils oublient qu'elle donne la paix. »

CHAPITRE 12 : Le Devenir.

... Yu Hiong : « Le devenir cyclique ne cesse jamais. Qui est capable d'appréhender les changements secrets du ciel et de la terre ? Car, lorsque les choses diminuent d'un côté, elles augmentent de l'autre. Ici elles prennent pleine consistance ; là, elles se vident. Il y a épanouissement et décrépitude qui s'engendre et meurent perpétuellement. Leur apparition et leur évanouissement sont liés par d'invisibles transitions. Qui y est attentif ?
... Nulle part on ne voit la force augmenter d'un coup, la forme cesser brusquement (d'exister) ; c'est pourquoi on ne s'aperçoit ni de leur épanouissement, ni de leur évanouissement. Ainsi l'homme, de la naissance à la vieillesse, change chaque jour dans son aspect extérieur et dans ses aptitudes : peau, ongles et cheveux poussent et tombent continuellement. Il n'existe pas d'arrêt dans le changement d'aucun état. Mais les transitions sont imperceptibles. C'est après seulement qu'on les reconnaît. »


Livre second

HOUANG TI

CHAPITRE 15 : De la modestie dans le maintien.

... Yang Tchou se rendait au Sud à Pei (Localité située dans le Kiang sou, au nord de Siu tcheou), tandis que Lao-tseu voyageait à l'Ouest vers le pays de Ts'in. Comme il cherchait sa route, le premier arriva près de Leang (Capitale de l'État de Wei, dans l'actuel Chan si), où il rencontra Lao-tseu. Celui-ci, au milieu du chemin, regarda le ciel en soupirant et dit : « Jadis, j'ai cru pouvoir t'instruire, maintenant je vois que c'est impossible. » Yang Tchou ne répondit pas.
... Ils arrivèrent dans une auberge. Là, dès que Yang Tchou eut fini de se laver, de se rincer la bouche, de se sécher et de se peigner, il ôta ses chaussures devant la porte, il se rendit à genoux auprès de Lao-tseu et il l'implora : « Maître, tout à l'heure vous avez regardé le ciel en soupirant et vous avez dit : "Jadis, j'ai cru pouvoir t'instruire, mais maintenant je vois que c'est impossible". Or, je désirerais vous voir, Maître, m'en instruire par un mot. Pendant notre marche, une explication n'aurait pas été opportune ; aussi je n'osais pas vous la demander. Maintenant, vous avez le loisir de le faire. Dites-moi, je vous prie, quelles sont mes fautes ? »
... Lao tseu dit : « Dans ton regard, il y a quelque chose de suffisant, tant et si bien que personne n'aime rester en ta compagnie. La grande blancheur est comme une tache et la vertu abondante insuffisante. »
... Yang Tchou, gêné, changea de contenance et dit : « Vénérable, je vous obéis. » A son arrivée, la veille, l'aubergiste était allé à sa rencontre, son père avait préparé la natte, sa femme avait apporté serviette et peigne, les clients lui avaient cédé les meilleures places et le cuisinier lui avait cédé un coin du foyer. Mais lorsqu'il revint après l'entretien avec Lao-tseu, il avait l'air très humilié, les clients lui disputèrent les bonnes places.

CHAPITRE 16 : Agir sans avoir conscience d'agir.

... En voyageant, Yang Tchou traversa Song et, à l'est de cet Etat, il s'arrêta dans une auberge. L'aubergiste avait deux femmes. Une était belle, l'autre, laide. La femme laide était honorée et la jolie femme était méprisée. Yang tseu en demanda la raison.
... Le bonhomme de l'auberge lui répondit en ces termes : " Celle qui est belle se considère comme belle, c'est pourquoi j'ignore tout de sa beauté. Celle qui est laide se considère comme telle, c'est pourquoi j'ignore sa laideur. "
... Sur quoi Yang Tchou dit à ses disciples : " Disciples, souvenez vous en ! Vivez en sages ! Alors vous n'agirez pas comme si vous étiez conscients de vos agissements de sages. Suivez [cette voie] avec sérénité et ne vous y livrez pas à contrecoeur. "


livre quatre

K'ONG-TSEU

CHAPITRE 9 : Le Tao de la vie et de la mort.

... Ce qui n'a pas d'origine tout en produisant toujours, c'est le Tao. La production originelle et la cause de la vie possèdent un aboutissement, mais ni l'une ni l'autre ne meurent, c'est une loi éternelle. La vie produite par une cause est la même que la vie qui cesse. Ce n'est pas le bonheur. Le conditionné est toujours soumis à la mort. [Cette dernière] est aussi le Tao. Que la condition de la mort et la raison de la mort ne soit pas la mort en soi, c'est aussi [une loi] éternelle. La vie qui vient de la mort est bonheur. C'est pourquoi ce qui produit la vie sans raison [apparente] s'appelle le Tao. Celui qui fait usage du Tao atteint sa fin ; elle s'appelle suivre [la loi] éternelle. Exister, avoir un motif, mourir, cela aussi s'appelle le Tao. Celui qui fait usage de ce Tao meurt, cela aussi s'appelle suivre [la loi] éternelle. Ki Leang étant mort, Yang Tchou regarda vers la porte et chanta. Mais à la mort de Souei Wou, Yang Tchou caressa le cadavre et pleura. Quant à la foule, elle chante quand quelqu'un naît, elle pleure quand quelqu'un meurt.


Livre sixième

SUR LE DESTIN

CHAPITRE 6 : On est son propre médecin.

... Yang Tchou avait un ami appelé Ki Leang. Ce dernier tomba malade et, après sept jours, son état devint très grave. Ses fils l'entouraient en pleurant. Ils voulurent appeler un médecin.
... Or Ki Leang s'adressa à Yang Tchou et lui dit : « Mes fils sont très sots. Voulez-vous me faire le plaisir de composer une chanson afin de les instruire ? »
... Yang Tchou chanta alors la chanson que voici :

Ce que le ciel ignore
l'homme, comment le connaîtrait-il ?
Aucun secours ne vient du ciel.
Le mal ne dépend pas de l'homme,
ni moi, ni toi,
ne savons d'où il vient.
Ni le médecin, ni le sorcier
n'y connaissent rien.

... Les fils ne comprirent pas et finirent par appeler trois médecins ; le premier : Kiao, le deuxième : Yu, le troisième : Lou. Les trois médecins se mirent à examiner le patient.
... Kiao s'adressa à Ki Leang et dit : « Dans votre corps, le chaud et le froid ne sont pas en harmonie. L'origine de la maladie est dans la perte d'équilibre, le manque de mesure entre le besoin et la saturation, entre le plaisir et le désir, entre la passion et la pensée, entre les distractions et les ennuis. Ni le ciel ni les mauvais esprits n'en sont la cause. Quoique le malade soit dans un état grave, nous allons nous appliquer à le soigner. »
... Ki Leang répondit : « Que voilà un médecin médiocre, il faut le renvoyer. »
... Et Yu dit ensuite : « Depuis que ta mère t'a donné la vie, ta force est insuffisante. Le lait était trop abondant. La maladie n'est pas d'aujourd'hui, ni d'hier; ses causes se manifestent dans un développement graduel qui s'est poursuivi jusqu'à maintenant. On ne peut le faire cesser. »
... Ki Leang dit : « Voilà un bon médecin ! » Et il lui donna à manger.
... Et Lou dit à son tour : « Votre maladie ne provient ni du ciel, ni des hommes, ni des esprits. Elle a pris forme lorsque vous avez reçu la forme de la vie. Qui est (maître) de la vie, la connaît aussi. A quoi peuvent servir des herbes médicinales et des poudres ? »
... Ki Leang dit : « voilà un médecin merveilleux. » Et il le renvoya richement nanti.
... Soudain, Ki Leang fut guéri par lui-même.
... Il ne faut pas surestimer la vie, ce n'est pas ainsi qu'on la conservera ; ce n'est pas en s'aimant qu'on se traite le mieux. Mais le mépris de la vie n'entraine pas davantage la mort prématurée, et l'indifférence à l'égard de sa santé ne la rendra pas débile. Cela semble contraire au sens commun, mais ne l'est pas en réalité.
... Toutes ces choses viennent de soi-même ; vivre vient de soi-même ; mourir vient de soi-même ; plénitude et privation viennent aussi de soi-même.
... Il arrive aussi qu'on apprécie la vie et qu'on la conserve. Il arrive qu'on la méprise et qu'on en meure. Il arrive qu'on l'aime et qu'on la vive pleinement. ... Parfois, il arrive qu'on la prenne à la légère, et on vit une vie de privations. Cela semble aller de soi, mais cela ne va pas de soi. Tout cela vient naturellement : vie et mort, plénitude et privations.

CHAPITRE 7 : On ne peut rien faire, on ne peut rien expliquer.

... Yu Hiong dit en s'entretenant avec le roi Wen (Wang) : « A ce qui est long en soi, on ne peut rien ajouter. A ce qui est court en soi, on ne peut rien retrancher. Cela échappe à tout calcul. »
... Lao Tan s'entretenait avec Kouan Yin : « La haine du ciel, qui en connaît la raison ? » (cf. Tao-tö king, LXXIII p.76)
... Cela signifie que ce n'est pas la peine de réfléchir sur la volonté du ciel et de conjecturer sur le bonheur et le malheur.
seul ce qui n'est pas poussé à l'extrème ne connaît pas de retour

CHAPITRE 8 : Agir ou ne pas agir.

... Yang Pou interrogea Yang Tchou en ces termes ; « Il y a des hommes qui sont des frères aînés et [d'autres sont des frères] cadets. Ils sont différents quant à l'âge, quant aux talents, quant à l'aspect et quant à la durée de la vie. Entre eux existe une différence comme entre père et fils.
... « D'autres différences apparaissent encore entre le haut et le bas, entre la renommée et la médiocrité, entre l'amour et la haine. Cela me travaille l'esprit. »
... Yang Tchou répondit : « Je connais une maxime que connaissaient déjà les Anciens la voici : les choses sont ainsi et il ne faut pas chercher à connaître ce qui est naturellement ainsi c'est le destin. Maintenant tout est confus, tout est obscur, tout est embrouillé. Il en est ainsi et pour celui qui agit et pour celui qui n'agit pas. Tes jours viennent et puis s'en vont. Qui en connaît la raison ? Tout cela est inexorable. Or, celui qui se soumet au destin ne tient pas compte de la longévité, ni de la mort prématurée. Pour celui qui se soumet à la nécessité, il n'existe plus ni tort, ni raison. Pour celui qui reste fidèle à son coeur, il n'y a plus de phénomène contrariant ou favorable. Pour celui qui reste fidèle à la nature, il n'y a pas de problème de sécurité ou de danger. On peut dire d'un tel homme qu'il ne croit plus en rien et qu'il croit à tout. Il possède la vérité.
... « Pourquoi aller ? Pourquoi venir ? Pourquoi être triste ? Pourquoi être gai ? Pourquoi agir ? Pourquoi ne pas agir ? »


livre huitième

DISCOURS SUR LES CONVENTIONS ET LE DESTIN

CHAPITRE 22 : Nos actes nous suivent.

... Yang Tchou dit « Si le bien sort [de nos actions], ses fruits sont notre récompense. Si l'injustice [est le fruit de nos actions], la souffrance en sera la conséquence. Ce que nous manifestons [en bien comme en mal] trouve au dehors sa réponse. Ainsi va le monde. C'est pourquoi le sage est attentif à ce qui sort de lui. »

CHAPITRE 23 : Doctrine et divergence.

... Un voisin de Yang-tseu avait perdu un mouton. Il sortit avec tous ses gens et pria Yang-tseu de permettre à ses disciples de les accompagner. « Quoi, fit Yang-tseu en riant, tant de monde pour un seul mouton perdu ? » Le voisin argua : « Il y a beaucoup de sentiers latéraux. »
... A leur retour, Yang-tseu leur demanda : « Avez vous retrouvé le mouton ? » Ils répondirent : « Il est perdu ! » Il dit : « Comment a-t-il pu se perdre ? » Ils dirent : « Les sentiers latéraux ont d'autres sentiers latéraux, et nous ne savions pas où chercher. C'est pourquoi nous nous en ratournâmes. »
... Yang-tseu devint triste, sa contenance changea, et il ne prononça plus un mot. Un certain temps s'écoula, finalement une journée entière s'écoula sans qu'il se permît le moindre signe de joie. Les disciples trouvèrent cette attitude étrange ; ils l'invitèrent [à parler] en disant : « Un mouton est une bête de peu de prix et celui-ci, en outre, n'appartient pas au maître. Quel est le motif de votre accablement et de votre manque de gaieté ? »
... Maître Yang ne répondit pas et les disciples ne saisirent pas ce qu'il avait dans l'esprit.
... Le disciple Mong Souen-yang sortit et raconta la chose à Sin Tou-tseu. Le lendemain, celui-ci entra chez le Maître avec le premier et il s'exprima ainsi : « Jadis, trois frères avaient l'habitude de voyager dans le pays de Ts'i et de Lou. Ils avaient eu tous trois le même Maître, auprès duquel ils cherchaient la voie de la perfection morale. Revenus à la maison, leur père leur demanda : " Où en êtes vous sur la voie de la justice et de l'humanité ? " L'ainé dit : " L'humanité et la justice demandent que je prenne soin de mon corps et néglige ma réputation. " Le second dit : " L'humanité et la justice demandent que je tue mon corps pour me faire une réputation. " Le troisième dit : " L'humanité et la justice demandent que je préserve à la fois mon corps et ma réputation. " Ces trois frères avaient des opinions opposées. Ils avaient pourtant été instruits par la même doctrine de K'ong-tseu. Qui d'entre eux avait raison, qui avait tort ? »
... Maître Yang dit : « Il était une fois un homme qui vivait au bord d'un fleuve. Il avait l'habitude de l'eau et il l'affrontait bravement. Il était aussi capable de conduire un bac et de faire passer à gué beaucoup de voyageurs, moyennant paiement. Il gagnait ainsi de quoi nourir sa famille. Beaucoup d'élèves vinrent alors à lui avec leur viatique dans un sac. La moitié se noya. Cependant ils étaient venus pour apprendre à nager et non pour apprendre à se noyer. Vu sous l'angle du rapport entre le gain et la perte, lequel à ton avis avait raison, lequel avait tort ? »
... Sin Tou-tseu se tut et sortit. Mong Souen-yang se fâcha et dit : « Pourquoi tant de détours pour consulter le Maître et des réponses si étranges de sa part ? Maintenant, je suis plongé dans une incertitude plus grande. »
... Sin Tou-tseu répliqua : « A cause des multiples voies latérales de la grande route, le mouton s'est perdu. Les docteurs gâchent leur vie à cause de multiples opinions. A l'origine la doctrine n'était pas contradictoire. Compte tenu de l'origine, elle ne manquait pas d'unité. Seules divergent les conclusions. C'est pourquoi n'échappera au péril que celui qui se tourne vers l'identité, que celui qui retourne à l'unité. Depuis longtemps vous pratiquez la doctrine du Maître, et vous n'êtes pas encore capable de la comprendre. Que cela est triste ! »

CHAPITRE 24 : De la réalité et de l'apparence.

... Yang-tseu avait un frère cadet du nom de Pou. Celui ci sortit une fois habillé de blanc. Il se mit à pleuvoir ; aussi quand il fut rentré, tout mouillé, il dut changer [d'habits] et se vêtir de noir. Le chien ne le reconnut pas et il se mit à aboyer contre lui. Yang Pou, furieux, voulut le frapper. Mais Yang-tseu dit : « Ne le frappez pas ! A sa place, vous feriez la même chose. Si votre chien était parti blanc pour revenir noir, vous l'auriez sûrement trouvé étranger. »

CHAPITRE 25 : Se garder du bien.

... Yang tseu dit : « Celui, qui fait le bien ne le fait pas en vue de la renomée ; cependant cette dernière le suit. La renomée n'a rien à voir avec le profit, cependant le profit la suit. Le profit n'a rien à voir avec les disputes, cependant au profit s'attachent les disputes. C'est pourquoi l'homme de qualité sera attentif en faisant le bien. »

 

5. LIE TSEU : livre VII, (chapitre I à XIX : Yang Tchou).

Livre septième

YANG TCHOU

CHAPITRE 1er : Sur la renommée.

... Yang Tchou, pendant son voyage à Lou, passa une nuit dans la famille Meng. Ce Meng, conversant avec lui, déclara : « L'homme n'est pas plus qu'un homme ; à quoi sert la renomée ? » Yang Tchou répondait : « Ceux qui se servent de la renommée le font pour devenir riches. Mais devenus riches, pourquoi ne cessent ils pas alors [de tendre vers la renommée] ? » Yang Tchou dit : « Pour l'honneur. Mais l'honneur atteint, pourquoi ne cessent ils pas de tendre vers la renommée ? A cause de la mort. Une fois mort, pourquoi continuer ? demanda Meng. A cause des enfants et des petits enfants, dit le philosophe. Quels avantages apporte la renommée aux enfants et aux petits enfants ? » Yang Tchou dit : « Celui qui obtient la renommée a pour lui même beaucoup de peines et de soucis. C'est la parenté qui en profite, les gens de son village, à plus forte raison ses enfants et ses petits enfants. " L'autre remarqua : " Celui qui pense à la renommée est sans autre intérêt. Ce désintéressement mène à la pauvreté. [De plus] celui qui tend à la renommée doit être humble et l'humilité mène à un état sans dignité. »
... Yang Tchou dit : « Kouan Tchong était ministre à Ts'i. Son prince vivait-il en débauché ? Lui aussi était débauché. Son prince était-il prodigue ? Lui aussi était prodigue. Le ministre imitait son souverain dans ses actes et ses paroles. Cette manière d'agir amena une prédominance de la principauté dans l'empire. Mais après sa mort, il n'était guère plus que Kouan. T'ien Che fut également ministre à Ts'i. Quand le prince se montrait superbe à l'excès, le ministre manifesté son humilité. Quand le prince se montrait avide, ce Tien lui donnait une leçon de générosité. Tout le peuple se tournait vers le ministre. Aussi monta-t-il sur le trône de Ts'i et ses enfants et ses petits enfants sont jusqu'à aujourd'hui les maîtres de la principauté. - Faut-il conclure, demanda Meng, que la renommée authentique mène à la pauvreté et la renommée fausse à la richesse ? » Yang Tchou répliqua : « Ce qui est vrai n'obtient pas la renommée ; ce qui a de la renommée n'est pas vrai. Tous les hommes célèbres sont des hypocrites et rien de plus. Autrefois, en hypocrites qu'ils étaient, Yao et Chouen cédèrent l'empire à Hiu Yu et à Chan Kiuan : c'est pourquoi ils n'ont pas perdu l'empire et ils jouirent d'une vie plus que centenaire. Po-yi et Chou-ts'i ont réellement renoncé au fief de Kou-tchou et c'est réellement qu'ils perdirent leurs royaumes et pour toujours, au point de mourir de faim au pied de la montagne de Cheou-yang. Par ces exemples, on peut voir à quels résultats différents mènent vérité et hypocrisie. »

CHAPITRE 2 : Profiter de l'instant présent.

... Yang Tchou dit : « La longévité a pour limite cent ans. Pas un entre mille qui y atteigne. Admettons pourtant qu'un homme y soit parvenu. Le temps de l'enfance qu'il faut protéger, le temps de la vieillesse confuse et impotente qu'il faut aider occupe la moitié des cent ans de vie. La nuit passé en sommeil, le temps de veille qui s'écoule inutilement, prennent une nouvelle moitié. La souffrance et les maladies, les deuils et les chagrins, les pertes et les échecs, la tristesse et les soucis enlèvent une partie de ce qui reste. Et le laps de temps d'une dizaine d'années qui reste, et au cours duquel on devrait pouvoir jouir de la vie librement, si on compte le temps pur de tout souci, il se réduit finalement à un espace d'une heure.
... « Que reste-t-il de la vie d'un homme ? Hélas ! où est ma joie ? Il reste le plaisir, la beauté des sons et des couleurs. Mais aucun plaisir ne dure longtemps, et l'on se lasse à la longue des sons et des couleurs. A cela s'ajoutent les restrictions et les devoirs qu'on vous impose au moyen des récompenses et des châtiments, les contraintes de toutes sortes qu'on vous inflige en recourant aux honneurs et aux lois.
... « On lutte sans répit pour une renommée creuse, pour que demeure après la mort une vaine gloire. En vain, on met en veilleuse les sens de l'ouie et de la vue, par des considérations sur le bien-fondé ou non des instincts du corps. Ainsi, on gâche inutilement la suprême jouissance du présent, pas une heure où l'on soit maître de l'instant. Où est la différence entre cette vie et celle d'un forçat qui est dans les chaines ? Les hommes de la haute Antiquité ont reconnu que la vie est de courte durée ; ils ont admis qu'elle est fugitive et qu'elle se hâte vers la mort. C'est pourquoi ils conservaient un coeur dispos et libre au sein de leurs occupations et ils ne résistaient pas aux penchants naturels. Ce qui flattait le corps dans l'instant, ils ne le laissaient pas échapper. La renommée ne les attirait pas, car ils suivaient leur nature en se laissant guider par elle, et ils laissaient valoir les penchants de tous les êtres. Ils n'avaient aucun souci de la gloire d'outre tombe ; aussi l'idée du chatiment n'avait pas de prise sur eux. Quant aux louanges et à la gloire passée ou future, ils n'en avaient cure. »

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Lie-tseu, "Le vrai classique du vide parfait", traduit du chinois, présenté et annoté par Benedykt Grynpas, chez Gallimard.