hermes1er.fr




Quiétude et Discernement

Introduction au Suramgama-sutra, par le petit carthésien : Si l'éveil est subit, instantané - et réalisé une fois pour toutes au niveau du coeur profond - la supression des imprégnations mentales elle, se fait dans le temps, d'instant en instant.
L'éveil est un véritable retournement modifiant radicalement notre vision du monde et le faisant apparaître dans sa réalité c-à-d perpétuellement illuminé.
__________________________

... ...De quel texte de sutra est extraite la doctrine qui enjoint de regarder l'esprit (1) pour supprimer les imprégnations (2) ?
... Réponse. - Elle s'autorise du budhosnisa-sutra, où il est dit :
... " Une seule des facultés sensibles étant retournée à la source,
... Les six facultés sensibles parfont leur délivrance. (3)"
Elle se fonde sur le Vajra-sutra et les sutra du Grand Véhicule, qui disent tous qu'on appelle Buddha ceux qui sont dégagés de toutes les imprégnations de fausses notions. C'est pourquoi il est enjoint de regarder l'esprit pour supprimer toutes les imprégnations de fausses notions conçues par l'esprit.
(Le concile de Lhasa, par Paul Demiéville, Édition-Diffusion De Boccard, p. 43 et 52)

(2) Si k'i, vasana, les résidus de l'acte passé, dont - par une sorte d'auto-atavisme karmique - l'esprit reste imprégné, en son tréfonds subliminaire (alaya), sous forme de germes latents (bija) susceptibles de mûrir en actes nouveaux.
"attachement"
(3) Fo ting king (Buddhosnisa-sutra) est un titre abrégé... mieux connu sous le titre... de Suramgamasutra... c'est un des ouvrages bouddhiques les plus répandus en Chine.
... ... Il enseigne que la perception ne réside ni dans le sujet (l'organe, la faculté sensible, indrya), ni dans l'objet (visaya), ni dans leur contact (sparsa), ni dans l'esprit (citta) individuel, mais que toutes ces particularisations sont des illusions nées du désir, qui nous fait transmigrer depuis un passé immémorial ; si l'on remonte ce courant jusqu'à sa source, on trouve l'indifférencié, la tathata, le tathagatagarbha, l' "esprit transcendant" (miao sin), dont tout les phénomènes corporels et spirituels ne sont que des actualisations : "Le sensible et l'esprit (individuel) qui conditionnent (l'objectivation), et les objets conditionnés (ou objectivés) par l'esprit, ne sont que des actualisations de l'esprit ; ton corps, ton esprit (individuel), sont des actualisations de l'esprit transcendant, qui est l'essence réelle en sa transcendante luminosité". Cependant - et voici la "conciliation du sing et du siang" - cette essence même ne se différencie pas des phénomènes dont elle est la source et la substance, de même que l'océan reste eau dans les vagues... Aussi les six sens et leurs objets (ayatama, dhatu, mahabhuta...) ne sont-ils ni des conditionnés, puisqu'ils participent à l'essence absolue, ni des essences autonomes, puisqu'ils dépendent de cette essence absolue... Aussi suffit-il d'accéder à cet indifférencié, unique réalité non illusoire, pour que les six facultés sensibles (visuelle, gustative, olfactive, tactile, auditive, discursive) soient purifiées en même temps, d'un seul coup ; on parvient alors à l'usage indistinct des facultés sensorielles, qui se mettent à fonctionner les unes pour les autres...
... Au début du sutra, c'est la perception visuelle qui est prise comme type de la connaissance ; la discussion porte sur les rapports entre l'oeil, son objet, la vision, et l'esprit... Mais, dans le passage que cite le dossier de la contreverse de Lhasa, il est question de l'audition...
(Le concile de Lhasa p. 48-49)
... " Une seule des facultés sensibles étant retournée à la source,
... Les six facultés sensibles parfont leur délivrance."
... On saisira maintenant en quel sens ces vers peuvent illustrer la doctrine de l'illumination "subite". Le salut ne dépend pas d'un enseignement discursif et "graduel", procédant d'autrui et consistant en sons perceptibles par l'ouie : il s'obtient par la "contemplation de l'esprit" (k'an sin), c'est-à-dire par une introversion de l'esprit dirigée sur l'esprit lui-même entant qu' "esprit transcendant" (tathagatagarbha), en dehors de toute dualité sensible (objet et sujet, le son et l'ouie). La perception auditive, qui conditionne l'audition de l'enseignement, se présente comme particulièrement typique de ce processus. Il suffit de transcender cette perception "pour retourner à la source", à l'absolu indifférencié (cf. v, 124 c : "La faculté sensible et son objet ont même source, le lien et la délivrance ne sont pas deux"). L'absolu étant retrouvé par la voie de l'audition, cette expérience devient valable pour toutes les autres perceptions, qui se trouvent du même coup transcendées.
(Le concile de Lhasa p. 50-51)

... "Du point de vue de l'absolu (li), il y a éveil subit, et grâce à cet éveil tout est détruit à la fois ; du point de vue des faits (che, les données phénoménales), il n'y a point élimination subite, et c'est par un processus graduel qu'on en vient à bout"
(Le concile de Lhasa, p. 50)

... ...qui regarde l'esprit, au moment où se produisent les fausses notions, se tient éveillé (1)
... ...Il est dit au chapitre XVIII du Nirvana-sutra (2) : "Buddha signifie d'éveil : d'une part il s'éveille lui-même, de l'autre il éveille autrui (3). De même, hommes bien nés ! que si quelqu'un, s'étant éveillé, prend conscience de la présence d'un voleur, le voleur ne peut rien faire, ainsi le Bodhisattva-Mahasattva, s'étant éveillé, a pris conscience de toutes les innombrables passions ; et, en en prenant conscience, il les a privées de leur efficience (4). C'est pourquoi (par la suite) il est appelé Buddha." C'est en ce sens que, si l'on s'assied en Dhyana et qu'en regardant l'esprit on se tienne éveillé au moment où se produisent des pensées de fausses notions, on saisit alors l'indéterminé (5), et l'on n'obéit plus aux passions pour faire des actes. C'est là ce qu'on appelle la délivrance pensée par pensée (6).


(1) Rédaction boiteuse. Kio, qui répond à la racine sanskrite budh-, doit s'entendre ici au sens de "se rendre compte, prendre conscience" de la fausseté des notions ; si je l'ai cependant rendu par "s'éveiller", c'est en raison du contexte qui suit.
(3) La racine budh- signifie "éveiller, s'éveiller, (re)connaître, se rendre compte". D'après I'interprétation du Maha-parinirvana-sutra, qui se retrouve dans toute une série de textes canoniques du Mahayana (cf. Hobogirin, s. v. Butsu ; Mochizuki, Bukkyo daijiten, V, 4437 a), l'adjectif verbal buddha peut se prendre à l'actif aussi bien qu'au passif, au sens d' "éveillant" aussi bien qu'à celui d' "éveillé".
(5) ...on "prend" , on s'approprie, on conçoit, on éprouve l'absolu "inlocalisé" (apratisthita. . .), qui transcende toute détermination spatiale, temporelle, logique, etc.
(6) ...Rien de plus "gradualiste" que cette stance, et l'on peut s'étonner de voir Mahayana employer une expression comme nien nien, "pensée par pensée" ou "instant par instant", qui est à l'opposé du "subitisme". Il vient de dire (sup. 115, n. 1) que la vraie pratique consiste à ne rien faire, "fût-ce même dans la mesure d'une seule pensée" ; toute sa doctrine est qu'il faut supprimer toute pensée pour parvenir à la délivrance. Qu'est-ce donc que cette "délivrance pensée par pensée" ? Mais, si la "pensée" est "instantanée" (et le mot nien recouvre ces deux notions), toute temporalité se trouve abolie et, avec elle, tout gradualisme...
(Le concile de Lahsa, p. 125)

... ...Il y a "notion" lorsque la pensée de l'esprit se met en mouvement et saisit des objets externes. Par "toutes", nous entendons : en bas jusqu'aux enfers, en haut jusqu'au dessous des Buddha. Le lanka-sutra dit : "Tous les dharma sont sans nature propre ; ils ne sont que fausses notions et choses vues par l'esprit."
(Le concile de Lhasa p. 75-76)

... ...Qu'entendez-vous par "regarder l'esprit" ?
... Réponse. - Retourner la vision vers la source de l'esprit (sin, le coeur mystique) , c'est "regarder l'esprit" ; c'est s'abstenir absolument de toute réflexion et de tout examen, que les notions se mettent en mouvement ou non, qu'elles soient pures ou qu'elles soient vides ou ne le soient pas, etc. ; c'est ne pas réfléchir même sur la non-réflexion. C'est pourquoi il est dit dans le Vimalakirti-sutra : "Le non-examen, c'est la bodhi" (1) *.

(*) Ce retournement est tout à fait analogue à la dynamique de l'éveil ; grâce à la plongée dans l'indéterminée, dans l'indifférencié, le bodhisattva se dégage de l'erreur ou de l'attachement au moment où celui-ci surgit, il se délivre "pensée par pensée". Mais le mot nien recouvrant les deux notions de pensée et d'instant, il s'agit d'une délivrance d'instant en instant.
Celui qui oublie cet élan pour vivre dans un projet se coupe de la source intemporelle et perd sa délivrance. Une très grande vigilance est donc requise au début, puis l'attitude (mais ce serait plutôt une absence d'attitude) devient spontanée à même l'instant. Désormais le délivré vit dans une succession d'instants et un jaillissement d'actes libres et instantanés.
(commentaire de Marinette Bruno dans le Buddhisme, collection "Le Trésor spirituel de l'humanité", Fayard 1977)
(1) ... Cf. Tsing ming king ..., i. e. Vimalakirti-nirdesa, trad. Kumarajiva (...), T. 475, 1, 54 2 b : ". . .Si Maitreya obtient l'anuttara-samyak-sambodhi, tous les êtres doivent aussi l'obtenir : et pourquoi ? parce que tous les êtres ont les "signes" ou attributs spécifiques (*laksana, nimitta) de la bodhi. Si Maitreya obtient le nirvana, tous les êtres doivent également l'obtenir : pourquoi ? les Buddha savent que tous les êtres sont foncièrement apaisés (*nistha-santa), qu'ils possèdent les attributs du nirvana et n'ont pas à être apaisés encore. C'est pourquoi, Maitreya, ne recours point à de tels dharma (bodhi, nirvana, etc.) pour attirer (au salut) ces devaputra ! En vérité, il n'y a ni production de la pensée de la bodhi, ni régression (de ce même bodhicitta : *vivartana). Fais en sorte, Maitreya, que ces devaputra renoncent à la vue d'une bodhi particularisée (*vikalpita) : et pourquoi ? la bodhi ne peut être obtenue ni par le corps, ni par l'esprit. C'est l'apaisement (*santi) qui est la bodhi, car en elle sont apaisés tous les attributs particuliers (laksana). C'est le non-examen qui est la bodhi, car celle-ci est exempte de toute objectivation (*alambana). C'est la non-pratique qui est la bodhi, car celle-ci est sans pensée (smrti). C'est la suppression (uccheda) qui est la bodhi, car celle-ci est exempte de toute vue. C'est l'exemption (vigama) qui est la bodhi, car celle-ci est exempte de toute fausse notion (vikalpa) . . ."
(2) Le Dasabhumika-sutra (éd. Rahder, Paris-Louvain, 1926, 65 et suiv. ; trad. Siladharma, T. 287, V, 559 a et suiv.) enseigne bien, en effet, qu'à partir de la huitième bhumi le Bodhisattva est dégagé de tout signe particulier (sarva-nimittapagata), de toute notion consciente et de toute appropriation d'illusoires objets (sarva-samjna-graha-vyavrtta) : il a gagné la délivrance qui est quiétude (santa-vimoksa). Mais le Buddha ne l'en exhorte pas moins à ne pas négliger la compassion envers les êtres qui ne partagent pas encore cette quiétude, et, dans ce but, à poursuivre ses pratiques. Toutefois celles-ci seront désormais spontanées ou automatiques : jen yun, dit le texte chinois, empruntant à la mystique taoique un de ses termes caractéristiques ; le mot sanskrit est anabhoga, "sans effort". Dans le langage de Delacroix et des psychologues de la mystique occidentale, ces pratiques se trouvent portées sur le plan théopathique.
(Le concile de Lhasa, par Paul Demiéville, Édition-Diffusion De Boccard, p. 78 et 80) ... retour à l'index


Les références des extraits de textes présentés ci-dessus sont situées au bas de chaque page.
Si vous souhaitez qu'un lien vers une ou pluseurs librairies en ligne soit inséré dans cette page n'hésitez pas à nous contacter.
En attendant vous pouvez consulter les pages "livres" d' (prochainement).