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Analyse : le domptage du buffle
Le buffle (9) peut apparaître comme l'énergie universelle consciente et lumineuse par elle-même. Elle nous est trop intime pour que nous puissions déceler sa présence, entraînés que nous sommes par nos désirs et l'attrait du monde extérieur.
L'homme ordinaire en butte à l'hostilité de la nature cherche en vain le buffle loin de chez lui jusqu'au jour où, ayant épuisé force et raison dans ce qui n'en finit pas, il renonce, perdu, vaincu... Il peut alors entendre le chant des cigales dans les érables, premier frémissement, écho lointain mais révélateur : quelque part le buffle existe... même s'il se cache ! (I.)
Il va donc continuer à le chercher mais ailleurs et autrement. Il s'appuie sur les textes sacrés, il apprend que rien ne peut cacher le buffle puisque l'énergie souveraine remplit ciel et terre et il en devine quelques traces dans l'épaisseur des bois odorants. (II.)
Mais les signes extérieurs, tirés d'une science par ouï-dire laissent tout à coup la place au buffle : il est partout, comment s'en tenir aux traces ? L'homme dont les sens sont apaisés, capable d'écouter avec attention, l'entend : le son pénètre en lui, le chant du rossignol, la brise caressante, tout est imprégné de sa présence diffuse. (III.)
Ne peut-on reconnaître ici l'apaisement de la voie de l'activité ?
La bête indomptée qu'est sa propre énergie remplit l'homme d'admiration. Mais il ne peut conserver l'intériorité qu'il vient de découvrir en une subite illumination tant que ses énergies ne sont pas canalisées, tant que le buffle reste un objet à connaître, à saisir.
Comment dès lors, perdre le sentiment de l'objectivité et se reconnaître soi-même comme source de cette énergie encore si sauvage et indomptée, en d'autres termes, comment ne plus seulement l'entendre ou la voir mais "l'être" réellement ?
En s'éveillant notre propre énergie nous déborde, nous envahit puissament, balayant tous les supports. De là, les grands efforts requis pour s'emparer du buffle et le dompter. Aussitôt les forces sensibles et les désirs subjugués, l'homme pénètre dans la voie de l'énergie. (IV.)
Les pensées en se suscitant l'une l'autre en une série sans fin (hermès I, p. 191) constitue notre véritable esclavage, mais grâce à une vigilance sans défaillance et à une ardeur brûlante elles forment, naturellement, sur un même thème une continuité de plus en plus subtile. Sous le contrôle du fouet et du licou, du discernement et du zèle, l'énergie devient une et docile, le buffle suit l'homme spontanément ; l'énergie illuminative est dès lors parfaitement conquise. (V.)
Maître de son énergie radieuse et puissante l'homme rentre en sa propre demeure, son être intime ; pour lui tout est résolu, il n'y a plus de dualité, rien ne peut le détourner de sa joie profonde et simple d'enfant, car tout est cette paix au coeur de laquelle il se perd. Il ne reviendra plus en arrière. Le brouillard du soir et le son de la flûte qui s'éteint mélodieusement évoquent l'indifférencié, prélude au nirvikalpa (hermès I, p. 277) de la voie supérieure. Le moi va s'évanouir peu à peu. Tout est douceur et sérénité dans la nature comme dans son coeur. (VI.)
Lorsqu'il oublie le buffle, son énergie ne lui sert plus de tremplin, l'homme a pénétré dans la voie divine ; il a délaissé tout instrument, moyen, expédient, le fouet et la corde gisent inutiles. Le contingent s'est évanoui, seule la substance demeure : lièvre, poisson et l'or. Le monde n'a pas disparu, il est là, présent en son essence. L'homme entend le son majestueux d'avant la création qui diffère complètemement du beuglement des débuts. Il retourne chez lui, à l'origine, au premier instant : son être entier est apaisé et comme endormi. (VII.)
Alors l'homme aussi s'évanouit, c'est l'anéantissement de la voie divine à son achèvement : tout est vide (VIII).
Il parvient à la Non-Voie. Est-ce un retour à l'origine où tout est égal ? Non, c'est déjà un faux pas, car il vit dans l'instant éternel, dans le sans pourquoi, le sans cause. (IX.)
A la dixième étape, les arbres morts se couvrent de fleurs au simple contact de sa main. Seule son efficience le trahit ; c'est un maître qui répand ses dons mais son apparence est celle d'un homme ordinaire que rien ne distingue du commun des mortels : telle est la Non-Voie.
Lilian Silburn
Hermès I, Les Voies de la Mystique ou l'accès au sans-accès, p. 231-233
Editions des Deux Océans
III note :
(Quand la Conscience, veut se cachée à elle-même elle apparaît sous forme d'énergie. L'ouverture de la Conscience est reconnaissable à l'énergie qu'elle libère et à la liberté qu'elle confère. Quand ça s'ouvre en haut, ça s'ouvre en bas, mais on n'a souvent pas conscience de la première ouverture, en haut.)
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