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L'ART DU CHAT MERVEILLEUX
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(1) Extrait d'un ancien livre d'inspiration taoïste et zen consacré
à l'escrime. écrit probablement par l'un des premiers maîtres
de l'école japonaise Ittō-ryū, fondée au XVIle siècle.
La présente version a été rapportée du japon par
K. G. Durkheim. Il existe une autre version dans D. T. Suzuki : Zen and Japanese
culture London 1960. Traduit de l'allemand par Hella Lobstein.
... Il était une fois un maître d'escrime du nom de Shoken. Dans sa maison,
un gros rat causait du désordre. Même en plein jour il courait partout.
Un jour, le maître de maison l'enferma dans sa chambre et dit à son
chat domestique de l'attraper. Mais le rat sauta à la gorge du chat et
le mordit si cruellement qu'il se sauva en miaulant très fort. Ensuite
Shoken amena plusieurs chats du voisinage, réputés pour leur grande
vaillance et les fit entrer dans la chambre. Le rat était assis, ramassé
sur lui-même dans un coin et dès que l'un des chats l'approchait,
il lui sautait dessus, le mordait et le faisait fuir. Le rat avait un air si féroce
qu'aucun des chats n'osait l'approcher à nouveau. Alors le maître
de maison se mit en colère et courut lui-même après le rat
pour le tuer. Mais celui-ci évitait tous les coups du savant maître
d'escrime qui cassa portes, shojis, karamis et autres objets, tandis que le rat
fendait l'air, rapide comme l'éclair, esquivant chacun de ses mouvements.
Enfin, lui sautant au visage, il le mordit.
... Finalement, ruisselant de sueur, Shoken appela son serviteur : « Il paraît
», dit-il, « qu'à six ou sept cho d'ici, vit le chat le plus
vaillant du monde. Va, et amène-le ».
... Le serviteur apporta le chat. C'était en fait une chatte qui ne semblait
pas bien différente des autres chats. Elle n'avait l'air ni particulièrement
intelligente, ni particulièrement dangereuse. Aussi le maître d'escrime
ne lui fit pas d'emblée particulièrement confiance. Néanmoins
il lui ouvrit la porte et la fit entrer. Calme et silencieuse, comme si elle ne
s'attendait à rien de singulier, la chatte s'avança dans la pièce.
Le rat eut un sursaut et ne bougea plus. La chatte en toute simplicité
s'approcha lentement de lui, le prit dans sa gueule, et le porta dehors.
... Dans la soirée les chats battus se réunirent dans la maison de Shoken.
Respectueusement, ils offrirent à la vieille chatte la place d'honneur,
s'agenouillèrent devant elle et dirent modestement : « Tous, nous
avons la réputation d'être vaillants. Nous nous sommes entraînés
dans cette voie et nous avons aiguisé nos griffes afin de vaincre n'importe
quel rat, ou même des loutres et des belettes. Jamais, nous n'aurions cru
qu'il put exister un rat aussi fort. Par quel art l'avez-vous vaincu aussi facilement
? N'en faites pas un secret, dites-le nous. »
... Alors, la vieille chatte rit et dit : « Vous autres jeunes chats, tout en étant assez vaillants, vous ignorez la vraie Voie. C'est ainsi que vous
manquez la réussite quand vous vous trouvez en face de quelque chose dont
vous n'aviez aucune idée. Mais d'abord, dites-moi comment vous vous êtes
entraî;nés ? »
... Alors, un chat noir s'approcha et dit : « Je suis issu d'une lignée
célèbre en capture de rats. Aussi, je décidais de poursuivre
dans cette voie. Je sais sauter des paravents hauts de deux mètres. Je
sais m'insérer dans un trou minuscule où seul un rat peut se glisser.
Tout enfant, je me suis exercé dans tous les arts acrobatiques. Même
si, sortant du sommeil, quand je ne suis pas encore tout à fait présent,
au moment où je rassemble mes esprits, je vois un rat courir sur une poutre,
d'un saut je m'en empare. Mais ce rat-ci était le plus fort que j'aie jamais
rencontré et j'ai subi la plus épouvantable défaite de ma
vie. J'en ai honte. »
... Alors, la vieille chatte dit: « Ce en quoi
tu t'es exercé, ce n'est proprement rien d'autre qu'une technique, (shosa,
un art purement physique). Quand les anciens enseignèrent la technique
c'était pour eux une des formes de la Voie (michisuji). Leur technique
était simple mais enfermait dans son sein la plus haute sagesse. Le monde
d'aujourd'hui s'occupe uniquement de technique. Certes, beaucoup de choses furent
inventées ainsi d'après la recette : « à condition
de faire ceci ou cela, on obtient ceci ou cela. » Mais qu'obtient-on ? Rien
que de l'habileté. En abandonnant la voie traditionnelle, on instaura,
par usage de l'intelligence jusqu'à l'abus, la compétition dans
la technique et maintenant on n'avance plus. C'est toujours ainsi, si on ne pense
à rien d'autre qu'à la technique et si on ne se sert que de son
intelligence. Bien sûr, elle est une fonction de l'esprit, mais si elle
ne prend pas racine dans la Voie et si elle vise l'habileté seulement,
elle devient le germe du faux et le résultat est néfaste. Donc recueille-toi
et exerce-toi dorénavant dans le sens juste. »
... Alors, un gros chat au pelage tigré s'approcha et dit : « C'est,
je pense, uniquement l'esprit qui compte dans l'art chevaleresque. Ainsi, depuis
toujours, je me suis exercé en ce pouvoir (ki voneru). Maintenant, il me
semble, mon esprit est dur comme l'acier et libre ; rempli de l'esprit qui comble
terre et ciel. A peine l'ennemi perçu, déjà cet esprit tout
puissant le fascine et d'avance, la victoire est à moi. Alors seulement
j'approche, sans réfléchir, tout comme la situation l'exige. Je
m'oriente d'après le « son » de mon adversaire. Je fascine
le rat d'après mon bon vouloir, à droite, à gauche, j'appréhende
chacun de ses mouvements. Quant à la technique comme telle, je n'en ai
cure. Elle se fait d'elle-même. Un rat qui court sur une poutre : je le
fixe et déjà il tombe, il est à moi. Mais ici, ce rat mystérieux
arrive sans forme et s'en va sans trace. Qu'est-ce ? Je l'ignore. »
... Alors, la vieille chatte dit : « Ce pourquoi tu t'es donné de la
peine, n'est qu'une force psychique et ne ressort pas du bien qui mérite
le nom de bien. Le fait seul d'être conscient du pouvoir dont tu veux te
servir pour vaincre, suffit pour agir contre ta victoire. Ton moi entre en jeu.
Mais si le moi de l'autre est plus fort que le tien, qu'arrivera t-il ? Si tu
veux vaincre l'ennemi uniquement par ta force supérieure, il t'oppose la
sienne. T'imagines-tu être le seul fort, et crois-tu tous les autres faibles
? Mais comment se comporter s'il existe quelque chose que l'on ne peut pas vaincre,
avec la meilleure volonté, par sa propre force, fut-elle supérieure
? Voilà la question ? La force spirituelle que tu sens en toi « dure
comme l'acier, libre et remplissant terre et ciel », ce n'est pas la grande
Puissance (Ki-no-sho) elle-même, mais son reflet seulement. Et ainsi ton
propre esprit est seulement l'ombre du grand Esprit. Il paraît être
la vaste Puissance, mais en réalité il est tout autre chose. L'Esprit
dont parle Mencius est fort parce qu'il est éclairé en permanence
d'une grande clairvoyance. Mais ton esprit ne dispose de sa puissance que dans
certaines conditions. Ta force et celle dont parle Mencius sont, d'origine différente
et ainsi leur effet aussi est différent. Elles sont tout aussi opposées
que le courant éternel du Yang-Tsé-Kiang et un raz de marée
nocturne, subit. Mais de quel esprit faut-il faire preuve, quand on se trouve
en présence de ce qui ne peut être vaincu par aucune force spirituelle
contingente (kiseī). Un dicton dit : « Un rat piégé mord
même le chat. » L'ennemi en face de la mort ne dépend de rien.
Il oublie sa vie, il oublie tout besoin, il s'oublie lui-même, il est libre
de vaincre et d'échouer. Il ne vise plus à préserver son
existence. Et c'est ainsi que sa volonté est telle que l'acier. Comment
le vaincre avec une force spirituelle que l'on s'attribue soi-même ? »
... Alors un chat gris, plus âgé, s'inclina et dit : « Oui, en
vérité, c'est ainsi que vous le dites. Aussi grande que puisse être
la puissance psychique, elle a en soi une forme (katachi). Mais tout ce qui a
une forme, quelque subtil qu'il soit, est saisissable. C'est pourquoi, depuis
longtemps, j'ai entraîné mon âme (kokoro : la puissance du
coeur). Ce n'est pas moi qui exerce cette puissance qui terrasse l'autre spirituellement
(le « soi », comme le deuxième chat). Je ne me bagarre pas
non plus (comme le premier chat). Je me « concilie » celui qui est
en face de moi, ne fais qu'un avec lui et ne m'oppose d'aucune façon. Quand
l'autre est plus fort que moi je cède et m'abandonne, pour ainsi dire,
à sa volonté. D'une certaine façon, mon art consiste à
s'emparer d'un jet de gravier avec un filet souple. Le rat qui veut m'attaquer,
aussi fort qu'il soit, ne trouve rien où s'appuyer, rien d'où s'élancer.
Or, ce rat-ci n'a pas joué le jeu. Il est arrivé, il est parti,
insaisissable comme une divinité@. Jamais je n'ai rien vu de pareil. »
... Alors la vieille chatte répondit : « Ce que tu appelles conciliation
ne procède pas de l'Etre, de la grande Nature. C'est une conciliation voulue,
artificielle, une astuce. Consciemment, tu veux échapper ainsi à
l'agressivité de l'ennemi. Mais, si tu y penses, fût-ce furtivement,
il s'aperçoit de ton intention. Or si dans une telle disposition tu te
montres conciliant, ton esprit prêt à l'attaque se trouble ; ta perception
et ton acte sont perturbés dans leur tréfonds. Tout ce que tu entreprends
avec une intention consciente entrave la vibration originelle de la grande Nature,
gène le surgissement de sa source secrète et perturbe le cours de
son mouvement spontané. D'où viendrait alors l'efficacité
miraculeuse ?
... C'est uniquement, en ne pensant à rien, en ne voulant rien et en ne faisant rien, mais en t'abandonnant dans ton mouvement à la vibration de l'Etre,
que tu n'auras pas de forme saisissable. Rien sur terre ne peut surgir comme antiforme.
Et ainsi il n'y a plus d'ennemi qui puisse résister.
... Je ne suis nullement d'avis que tout ce que vous vous êtes efforcés
d'acquérir soit sans valeur. Tout et n'importe quoi peut être une
manière de suivre la Voie. Technique et Voie peuvent être identiques.
Dans ce cas, le grand Esprit, « l'agissant », est intégré
en elle et se manifeste dans l'action du corps. La force du grand Esprit (ki)
sert la personne humaine (ishi). Celui dont le Ki est libre sait affronter tout,
de la juste manière, dans sa liberté infinie. Au combat, sans se
servir d'une force particulière, son esprit, en état de conciliation,
ne cèdera ni à l'or ni à la pierre. Une seule chose importe
: que pas le moindre soupçon de conscience de soi n'entre en jeu, sinon
tout est perdu. Si on pense au but, même d'une façon fugitive, tout
devient artificiel. Cela ne procède pas de l'Etre, de la vibration originelle
de la voie-corps (do-tai). Dans ce cas, l'ennemi ne sera pas à votre merci,
il vous résistera.
... Alors quel procédé, quel art, doit-on utiliser ? C'est seulement
si tu es dans l'état où tu es libre de toute conscience du moi (mu-shin),
seulement si tu agis « sans agir », sans intention et sans astuce
- en harmonie avec la grande Nature - c'est alors seulement, que tu es sur la
vraie Voie. Abandonne toute intention, entraîne-toi à la non-intentionalité
et laisse faire l'Etre. Cette Voie est sans fin et inépuisable. »
... Et puis, la vieille chatte ajouta encore quelque chose d'étonnant : « Vous ne devez pas croire que ce que je viens de vous dire soit ce qu'il y a de
plus élevé. Il n'y a pas longtemps, dans un village voisin du mien,
vivait un matou. A longueur de journée il dormait. Rien en lui ne laissait
soupçonner quoi que ce soit ressemblant à une force spirituelle.
Il était là, étendu comme un morceau de bois. Jamais personne
ne l'avait aperçu attrapant un rat. Or là où il dormait et
vivait aussi bien qu'aux environs, il n'y avait pas de rats. Où qu'il apparut
et s'étendit, on ne voyait plus aucun rat. Un jour je lui rendis visite
et lui demandai comment il fallait interpréter ce fait. Je ne reçus
point de réponse. Trois fois encore, je posai ma question. Il se tut. Non
parce qu'il ne voulait répondre, mais parce que, de toute évidence,
il ne savait quoi répondre. Ainsi je sus : « Celui qui sait quelque
chose, ne le sait pas. » Ce matou s'était oublié lui-même
et avait du même coup oublié toutes choses autour de lui : il était
devenu « rien » et avait atteint le plus haut degré de non-intentionalité.
Et nous pouvons dire qu'il avait trouvé la divine Voie du chevalier : Vaincre
sans tuer. Je suis loin derrière lui. »
... Shoken entendit tout ceci comme dans un rêve. Il s'approcha, salua la vieille chatte et dit : « Depuis bien longtemps déjà je m'entraîne
dans l'art de l'escrime, mais je n'en ai pas encore atteint la fin. J'ai écouté
vos propos et crois avoir compris le vrai sens de ma voie ; mais instamment, je
vous en prie : dites-moi encore quelque chose de plus sur votre secret. »
... Alors la vieille chatte dit : « Comment ceci serait-il possible ? Je ne suis qu'un animal et le rat est ma nourriture que sais-je des affaires humaines
? Je sais uniquement ceci le sens de l'art de l'escrime n'est pas de vaincre un
adversaire. Bien mieux, grâce à cet art on arrive à un moment
donné dans la grande clarté de la base lumineuse de la mort et de
la vie (seishi wo akiraki ni suru). Un vrai chevalier, à travers ses exercices,
doit s'adonner à l'entraînement spirituel dans le sens de cette clarté.
Or pour ce faire, il lui faut avant toute chose explorer la doctrine de la base
de l'être, de la vie, de la mort et de l'ordre de mort (shi no ri). Mais
celui-là seul qui est libre de tout ce qui le distrait de la Voie, et surtout
de la pensée qui limite et arrête, peut atteindre la grande clarté.
Non troublé, laissé à lui-même, libéré
du moi et de toute chose, l'Etre et son mouvement (shinki) se manifestera en toute
liberté quand et là où il le faudra. Mais si le coeur est
attaché, fut-ce d'une manière tout à fait ténue, l'être
est entravé et figé. Or, s'il est devenu un « figé-en-soi
», il existera également un moi figé en lui-même et
quelque chose qui s'oppose à lui. Ainsi deux forces s'opposent et luttent
pour leur existence. Mais dans ce cas, les meilleures fonctions de l'Etre, qui
sont à la hauteur de tout changement, sont inhibées. Et si la mort
se montre alors, le sens de la clarté propre à l'Etre est perdu.
Comment en cet état pourrait-on affronter l'ennemi de la bonne façon
et envisager tranquillement victoire ou défaite ? Même si on obtenait
la victoire, ce ne serait qu'une victoire aveugle qui n'a rien à voir avec
le sens de l'art de l'escrime véritable.
... Etre libre de toute chose ne signifie point le vide. L'être en tant que
tel n'a pas de nature propre. Il est au-delà de toutes les formes. Il n'accumule
non plus rien en lui. De sorte que si jamais on cherche à retenir la chose
la plus infime, la grande Force s'y accroche et l'équilibre originel des
forces est perdu. Pour peu que l'Etre se trouve attaché à quelque
chose, il n'est plus libre de se mouvoir et ne jaillit plus dans son abondance
pleine et entière. Si l'équilibre provenant de l'Etre est dérangé,
sa force déborde vite là où elle peut s'écouler malgré
tout, mais là où elle ne peut s'écouler, rien ne suffit.
... Donc ce qui s'appelle liberté de toute chose ne signifie rien d'autre que
ceci : si on n'accumule rien, si on ne s'appuie sur rien, si on ne fige rien,
il n'y a ni fort ni contrefort, ni moi ni contre-moi. Et s'il arrive quelque chose,
on le rencontre comme inconsciemment et il ne laisse pas de trace. Dans Eki «
le livre des transmutations » il est dit : « Sans penser, sans agir,
sans mouvement, tout silencieux : ainsi seulement peut-on témoigner de
l'Etre et de la Loi des choses par l'intérieur, tout inconsciemment, et
enfin devenir un avec Ciel et Terre. »
... Celui qui exerce l'art de l'escrime de cette façon et vit ainsi est proche
de la vérité de la Voie. »
... Shoken, entendant cela, demanda : « Que signifie qu'il n'y a ni moi ni contre-moi,
ni sujet ni objet ? »
... La chatte répondit : « Parce qu'il y a un moi, il y a aussi un ennemi.
Si nous ne nous manifestons pas en tant que moi, il n'y aura pas non plus d'adversaire.
Ce que nous appelons ainsi n'est qu'un autre nom pour ce qui signifie : opposition.
Aussi longtemps que les choses gardent une forme, elles ont toujours une contre-forme.
Chaque fois que quelque chose se fige, il y a une forme particulière. Si
mon être n'est pas conçu en tant que forme particulière, il
n'en existe pas de contre-forme non plus. Là où il n'y a pas d'opposition,
il n'y a rien non plus qui puisse être contre. Or ceci signifie : il n'y
a ni moi, ni contre-moi ; si on s'abandonne soi-même complètement,
si on devient ainsi libre de toute chose, on est en harmonie avec l'univers, un
avec toute chose, dans la grande Solitude. Même si la forme de l'ennemi
s'éteint, on n'en prend pas conscience. Non pas, que l'on ne s'en aperçoive
pas, mais on ne s'y arrête pas ; l'esprit se meut, continuellement libre
de toute fixation et répond simplement en agissant librement du fond de
l'être.
... Si l'esprit est libre de toute occupation, le monde, tel qu'il est, est entièrement
notre monde et ne forme qu'un avec nous. On l'appréhende alors au-delà
du bien et du mal, de la sympathie et de l'antipathie. On n'est plus gêné
en rien et nulle part on n'est attaché. Toutes les oppositions : gain et
perte, bien et mal, souffrances et joies, proviennent de nous.
... C'est pour cela que dans toute l'étendue du Ciel et de la Terre, rien ne
mérite autant d'être connu que notre être propre. Un poête
ancien dit : « Un grain de poussière dans notre oeil - et les trois
mondes sont encore trop étroits. Si nous ne tenons plus à rien,
- le lit le plus petit est encore vaste. »
... Ceci veut dire : si un grain de poussière pénètre dans l'oeil,
celui-ci ne peut plus s'ouvrir, car une vue claire n'est possible qu'à
condition qu'il soit vide. Puisse ceci nous servir de parabole pour l'Etre, qui
est lumière illuminante et libre en soi de tout ce qui est quelque chose.
... Un autre poète dit : « Entouré d'ennemis, cent mille en nombre,
je serai écrasé en tant que forme. Mais l'Etre est et reste mien,
aussi fort que soit l'ennemi. Aucun ennemi ne peut jamais le pénétrer.
»
... Confucius dit : « Même l'Etre d'un homme simple ne peut être
volé. » Mais si l'esprit devient désordonné, l'Etre
se tourne contre nous-mêmes. C'est tout ce que je puis vous dire. Maintenant
recueillez-vous et cherchez en vous-même. »
... Un maître ne peut qu'essayer d'informer son disciple et de lui exposer ses
raisons. Mais moi-même seul suis capable de reconnaître la vérité
et de l'intégrer. Ceci est appelé l'intégration de soi (jitoku).
La transmission se fait de coeur à coeur (ishin denshin). C'est une transmission
au-delà de la doctrine et de l'érudition (kyogai betsuden). Ceci
ne signifie pas : contredire le maître. Ceci veut dire simplement : même
un maître ne saurait transmettre la vérité. Ceci n'est pas
uniquement valable pour le Zen.
... A partir des exercices spirituels des anciens, en passant par la culture de l'âme,
jusqu'aux beaux-arts, c'est l'intégration de soi qui est toujours le noyau
central, et ceci n'est transmissible que de coeur à coeur. Tout «
enseignement » se borne à indiquer, à orienter vers ce qui
se trouve déjà en soi-même sans qu'on le sache. Donc il n'y
a pas de secret que le maître puisse « transmettre » à
son disciple. Il est facile d'enseigner. Il est facile d'écouter. Il est
difficile de prendre conscience de ce que l'on a en soi ; de le trouver et d'en
prendre possession effectivement. Ceci est appelé : « Regarder dans
son propre être. Vision d'Etre (ken-sei, ken- sho) ».
... Si cela nous arrive, nous avons le Satori : le grand Réveil du rêve,
des illusions. Se réveiller, regarder dans son propre être, appréhender
la Vérité de Soi : tout ceci, c'est la même chose.
note du petit carthésien : J'aurais préféré l'emploi
des termes Conscience, Centre, "plénitude indifférenciée
sous-jacente résidant au coeur des choses" ou à la limite esprit
transcendant, coeur profond, nature de Buddha, matrice du Tathagata, source de
l'esprit, plutôt que "Etre". Mais bon ! s'il le désire,
le lecteur saura substituer ces termes à "Etre" tout au long
du récit, même si parfois la phrase doit être reconstruite. ... retour à l'index
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